Entre deux… · · Idées
De l’absurde à l’amour
Tout est parti d’une conversation que je n’avais pas comprise. On y opposait Sartre et Camus, l’existentialisme et l’absurde. J’ai voulu y voir clair. La question m’a mené bien plus loin que prévu : jusqu’à ma propre recherche, à ce que j’en attends, et à ce que je ne parviens pas encore à trouver.
Je n’apporte donc pas de conclusion. Seulement un chemin, avec ses détours et ses doutes. Car la question qui s’est posée à moi, chacun la porte un jour : quel sens donner à sa vie, et comment se relier à ce qui nous dépasse ?
Sartre et Camus : fabriquer le sens ou vivre sans lui
Sartre et Camus partent du même constat : il n’y a ni Dieu ni sens donné d’avance à l’existence. C’est sur la réponse qu’ils se séparent.
Pour Sartre, « l’existence précède l’essence ». L’homme naît sans nature fixe et devient ce qu’il fait. L’absence de sens n’est pas un drame mais une liberté : c’est à nous de créer le sens par nos choix. Nous sommes, dit-il, « condamnés à être libres », donc entièrement responsables.
Pour Camus, l’absurde naît du choc entre notre besoin de sens et le silence du monde. Ce conflit ne se résout pas. Camus refuse les deux fuites : le suicide, et le « suicide philosophique », qui consiste à se réfugier dans un système ou une croyance qui promet un sens. Il faut vivre lucidement avec l’absurde, dans la révolte et la passion. Et il conclut qu’il faut imaginer Sisyphe heureux.
L’un fabrique le sens, l’autre refuse de tricher en s’en inventant un. Aucun des deux ne répondait à ma question.
Une troisième voie, et une difficulté
Il existe une troisième voie, celle des croyants. Le sens n’y est ni à inventer, comme chez Sartre, ni absent, comme chez Camus : il est donné, et le travail d’une vie consiste à s’en approcher. C’est l’existentialisme chrétien, celui de Kierkegaard et de son « saut de la foi ».
Et c’est là que je dois être honnête. Je crois que quelque chose nous dépasse, mais chez moi la raison gouverne bien plus que l’intuition. On me dit de lâcher prise. Je ne ressens pas ce qu’il faudrait lâcher.
Kierkegaard lui-même le reconnaît : la foi ne se décrète pas. Vouloir lâcher prise par un effort de volonté, c’est encore la raison qui pilote. J’ai donc cherché s’il existait un chemin vers ce qui nous dépasse qui ne demande pas de renoncer à la raison.
Spinoza : l’homme, partie du Tout
Une autre réticence m’habitait. Je n’aime pas l’idée que l’homme soit le seul réceptacle du divin, sa seule connexion avec Dieu. Cela ressemble à un géocentrisme spirituel : l’homme au centre de l’univers, comme on y plaçait autrefois la Terre.
J’ai trouvé chez Spinoza un frère de pensée. Pour lui, Dieu n’est pas une personne qui aurait fait le monde pour l’homme : il est la Nature elle-même, dans sa totalité. Deus sive Natura. Et il dénonce précisément ce préjugé qui fait croire aux hommes que tout dans la nature existe en vue d’eux.
Il va plus loin encore : tous les êtres sont, à des degrés divers, animés. La conscience humaine n’est pas une exception, c’est un degré parmi d’autres. Copernic a sorti la Terre du centre, Darwin a replacé l’homme parmi les vivants. Il nous reste peut-être à faire le pas suivant : admettre que l’homme n’est ni le centre du divin, ni son unique miroir.
L’homme est une partie du Tout. Et je crois que c’est cette prise de conscience qui le relie au spirituel.
Il ne s’agit donc pas d’acquérir une connexion au spirituel, mais de libérer la part du divin qui est déjà en nous. Le lien existe. La prise de conscience ne le crée pas, elle le révèle.
Le dépouillement de l’ego et la béatitude
Comment libérer cette part ? Par le dépouillement de l’ego. Mais chez Spinoza, l’ego n’est pas un ennemi qu’on écrase par la volonté. C’est une erreur de perspective : se croire un centre séparé, alors qu’on est une partie du Tout. L’orgueil, l’envie, la peur naissent de cette illusion.
Quand la raison comprend vraiment que je ne suis pas séparé, l’ego perd sa prise. On ne le lâche pas : on cesse d’y croire. On ne détruit pas ce qu’on laisse, on reconnaît que ce n’est pas l’essentiel.
Le « je » ne s’efface pas pour autant. Il se libère. Moins ballotté par les passions, il devient plus libre et plus actif.
Ce chemin mène à ce que Spinoza appelle la béatitude : une joie durable née de la compréhension de notre place. Elle n’est pas une récompense dans un autre monde ; elle se vit ici. C’est un dépassement sans transcendance. On ne monte pas vers un ailleurs, on s’enfonce dans la profondeur du réel. Ce quelque chose qui nous dépasse nous dépasse infiniment, mais en nous incluant.
Et Spinoza précise que la plus haute connaissance est intuitive, mais qu’on y parvient par la raison. L’intuition que je ne parvenais pas à forcer serait peut-être le fruit mûr de la raison.
L’amour, pour refermer la boucle
Et si le seul sens de la vie était l’amour ? En posant cette question, je ne quitte pas Spinoza : je le retrouve. Le sommet de sa philosophie s’appelle l’amour intellectuel de Dieu. Comprendre qu’on fait partie du Tout, en éprouver de la joie, et aimer ce Tout qui en est la source : c’est un seul mouvement.
L’amour défait l’ego sans combat, car aimer, c’est déplacer son centre hors de soi. Et il fait le pont entre comprendre et ressentir : c’est ce que devient une compréhension quand elle touche le cœur.
Aimer ce que l’univers nous a donné, c’est peut-être refermer la boucle. Spinoza l’écrit : l’amour de l’homme envers Dieu est l’amour même dont Dieu s’aime lui-même.
Dans une boucle, il n’y a pas de centre. L’homme n’y est pas le point d’arrivée, seulement un passage, où ce qui a été reçu devient gratitude et repart vers sa source.
Une question plutôt qu’une conclusion
Je dois l’avouer : je ne sais pas encore en tirer une conclusion. Je comprends ce chemin, mais je ne sais pas s’il est déjà le mien. Est-ce une révélation, ou seulement une démarche intellectuelle ?
Peut-être l’opposition est-elle fausse. Une idée devient nôtre lentement, quand elle commence à changer notre manière de vivre. Je saurai que ce chemin est le mien le jour où, devant une colère, une blessure d’orgueil ou un ciel étoilé, je le ressentirai sans avoir besoin de le penser.
Recevoir précède habiter.
Je ne laisse donc pas une réponse, mais la question qui m’accompagne aujourd’hui : et si aimer ce que l’univers m’a donné était ma manière d’y prendre part ?