Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Entre deux… · Société

Signer sa propre permission

Printemps 2020. Avant de sortir, je remplissais une attestation. Nom, prénom, date de naissance, adresse. Une case à cocher pour le motif. L’heure de sortie. Puis je signais.

Une heure, à un kilomètre de chez moi. Sans ce papier, 135 euros d’amende.

Relisez la scène. Qui me donnait la permission de sortir ? Moi. Je l’écrivais, je la signais, je la gardais sur moi. La règle avait sa raison : un virus courait, il fallait rester chez soi. Mais le papier, lui, ne protégeait personne. Il prouvait seulement que j’avais obéi.

Si nous suivions la raison

Spinoza l’a écrit il y a plus de trois siècles : si les hommes ne désiraient que ce que leur enseigne la raison, ils n’auraient besoin d’aucune loi. Le bon sens suffirait.

Je le crois. Rester chez soi quand une épidémie court, ne pas mettre les autres en danger : il n’y a pas besoin d’un formulaire pour le comprendre.

Mais Spinoza ne s’arrête pas là. Les hommes, dit-il, sont menés par leurs passions bien plus que par la raison. La peur, l’envie, l’impatience. Alors il faut des lois. Non parce que le bon sens ne suffirait pas, mais parce que presque personne ne le suit.

Descartes disait que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Il est peut-être aussi la moins suivie.

Une loi pour corriger la précédente

Une loi corrige un excès. Une autre corrige les effets de la première. Une troisième bouche le trou que les deux autres ont laissé. Chacune a sa raison. Ensemble, elles finissent par dire l’absurde.

En 1991, le Conseil d’État lui-même s’en inquiétait : « Quand le droit bavarde, le citoyen ne lui prête plus qu’une oreille distraite. » Montesquieu l’avait dit avant lui : « Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires. »

Le danger n’est pas seulement le nombre. C’est ce que la règle fait au jugement. Quand tout est écrit, on n’a plus besoin de réfléchir, seulement de vérifier qu’on est en règle. Avec l’attestation, la question n’était plus : est-ce raisonnable de sortir ? Elle devenait : ai-je coché la bonne case ?

Le bon sens ne disparaît pas. On cesse de s’en servir.

Une liberté s’use

Une liberté se perd rarement d’un coup. Elle s’use. Une interdiction raisonnable, puis une autre, chacune justifiée, chacune provisoire. On s’habitue à demander. Puis à se justifier. Puis à remplir un papier pour faire ce qu’on faisait sans y penser.

Spinoza l’avait vu aussi. Celui qui veut tout régler par des lois, écrit-il, irritera les vices plutôt qu’il ne les corrigera. Et il précise que la fin de l’État n’est pas de dominer les hommes ni de les tenir par la crainte. Elle est « en réalité la liberté ».

Une loi qui oublie cette fin peut être juste dans sa lettre et absurde dans son effet. Elle protège, et rend un peu moins libre. À force, elle apprend aux hommes à ne plus se gouverner eux-mêmes.

La loi qu’on n’écrit pas

Certaines lois sont pourtant nées parce que le bon sens a échoué. Il a fallu attendre 1944 pour que les femmes votent, et une loi de 1972 pour qu’elles soient payées comme les hommes. Celles-là n’ont pas retiré de libertés. Elles en ont donné.

Certaines lois sont pourtant nées parce que le bon sens a échoué. Il a fallu attendre 1944 pour que les femmes votent, et une loi de 1972 pour qu’elles soient payées comme les hommes. Celles-là n’ont pas retiré de libertés. Elles en ont donné.

Je ne crois pas qu’on puisse vivre sans lois. Spinoza non plus. Mais je crois qu’une bonne loi laisse au bon sens sa place, au lieu de la prendre.

Cette attestation que je signais moi-même disait peut-être, sans le vouloir, la vérité : la seule permission qui compte est celle qu’on se donne quand on sait pourquoi on agit.

Et si la seule loi qui rende le monde meilleur était celle qu’on n’a pas besoin d’écrire ?

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