Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 2 sur 15

Raconter toute l’histoire, une fois, à plat

Un roman, ce sont deux choses qu’on confond tout le temps. L’histoire : ce qui arrive. Le récit : la façon de le raconter. L’ordre, les silences, le moment où l’on révèle. On voudrait faire les deux à la fois. On s’y perd.

Je commence toujours par l’histoire. Toute l’histoire. Du premier événement au dernier, dans l’ordre où ils se produisent. Je l’appelle la fable.

À plat

La fable n’est pas un premier jet. Elle n’a pas de style, pas de suspense, pas de chapitre qui finit sur une porte qui claque. Elle dit ce qui se passe. Qui fait quoi, où, quand. Comme un témoin qui fait sa déposition.

Prenez Le poids d’un souffle. Le livre s’ouvre à Avignon, dans un restaurant, le soir où Gabriel fait déposer un bracelet sur la table de son frère. Mais la fable, elle, commence bien avant. Une petite fille, Marie, meurt à dix ans. Un garçon, Adam, quitte la maison familiale. Un grand-père range des lettres dans un coffre, au fond d’une penderie, et n’en parle à personne. Des années passent. Le grand-père meurt. Son petit-fils ouvre le coffre.

Ça, c’est l’histoire. Le livre la racontera dans un autre ordre, avec des trous, des retours en arrière. Mais il faut l’avoir posée d’abord, entière, pour savoir ce qu’on déplace.

Même ce que le lecteur ne saura jamais

Pourquoi le grand-père a-t-il gardé cette lettre pour lui ? Le lecteur se pose la question avec Gabriel, assis sur le canapé en cuir, la photo à la main. Moi, je dois connaître la réponse dès la fable. Même si le livre ne la donne jamais.

C’est une règle simple : l’auteur en sait plus que le livre. Toujours. Un personnage qui ment, vous devez savoir la vérité. Un silence de famille, vous devez savoir ce qu’il recouvre. Sinon, ce n’est pas un silence. C’est un trou.

Je garde ces choses-là à part, à la fin de la fable, dans un petit dossier : ce que le récit ne dira pas. C’est souvent la page la plus importante.

Numéroter ses versions

La fable change. Beaucoup. Un personnage disparaît, une date recule de dix ans, un secret change de propriétaire. Ne raturez pas. Recopiez, et numérotez. Version 1, version 2, version 14.

Ça paraît fastidieux. Ça vous sauvera. Le jour où vous vous demanderez pourquoi tel personnage ne connaît plus telle chose, vous pourrez comparer deux versions et retrouver le moment exact où l’histoire a bougé. Et vous saurez quels documents il faut reprendre.

Ce que la fable n’est pas

  • Pas un plan. Le plan, c’est l’ordre du livre. Il viendra après.
  • Pas un résumé. Un résumé choisit. La fable ne choisit pas : elle dit tout.
  • Pas de la prose. Pas d’adjectifs pour faire joli, pas de phrase pour faire peur. Des faits.

Exercice

  1. Écrivez votre histoire en une page, dans l’ordre chronologique, du premier événement au dernier. Au passé, sans effet.
  2. Reprenez-la en dix pages. Chaque fois que vous hésitez (« je ne sais pas encore pourquoi il part »), notez la question en marge plutôt que de l’enjamber.
  3. Ajoutez, à la fin, ce que le livre ne dira pas. Les secrets, les mensonges, et leur vérité.
  4. Écrivez en haut : version 1.

Puis laissez reposer. La version 2 arrive toujours plus vite qu’on ne croit.