Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 3 sur 15

Le seuil du récit

Votre histoire commence bien avant votre livre. Il faut choisir le jour où vous entrez. Je l’appelle le seuil.

Tout ce qui se passe avant le seuil est le passé des personnages. Ce qu’ils portent. Tout ce qui se passe après, c’est le roman.

Deux seuils

Dans Le poids d’un souffle, le seuil est un enterrement. Midi, juillet, le cimetière Saint-Lazare, un soleil de plomb. Gabriel enterre son grand-père. Adam est parti depuis treize ans. Cette nuit-là, ce départ, cette maison : tout appartient au passé. Le livre n’y retournera que par éclats. Un canapé, une balançoire, un étang un mercredi midi.

Dans Mémoire écarlate, le seuil est une fenêtre. Zack va avoir dix-huit ans. En face, au bout du champ, la maison où son père a tué sa mère, treize ans plus tôt. Le meurtre est l’événement central de sa vie. Il est pourtant avant le seuil. Le livre ne le met pas en scène : Zack s’en souvient, en un paragraphe, debout à sa fenêtre. Le reste du temps, il le porte.

Frise du Poids d'un souffle coupée par le seuil, l'enterrement : à gauche le passé (la balançoire, le départ d'Adam), à droite le roman (le coffre, la dispute, le bord du Lez), et la balançoire du présent qui rappelle celle du passé.
Le seuil sépare ce que les personnages portent de ce que le livre raconte.

Où le placer

Le plus tard possible. Juste avant que l’équilibre se rompe. Le personnage tient encore, mal, mais il tient. Gabriel vit avec Amandine, sa maladie, son chien hérité, et un frère dont plus personne ne prononce le nom. Zack vit au 104 bis, en face du 104, et il fait semblant que tout va bien.

Et puis quelque chose arrive. Un coffre au fond d’une penderie. Un anniversaire dans la maison du crime. Si votre seuil est trop tôt, vous racontez la vie ordinaire en attendant que l’histoire commence. Le lecteur attend avec vous. Pas longtemps.

Ce que le seuil décide

  • L’âge de chacun. Je le calcule à ce jour-là, pour tout le monde, une fois pour toutes.
  • L’état des personnages. Je les décris ce jour-là, comme si la suite n’existait pas. C’est l’objet des leçons sur l’entretien et sur les graines.
  • Le statut du passé. Ce qui est avant ne s’écrit plus en scènes à venir, mais en souvenirs, en objets, en silences. Il revient quand le présent l’appelle.

Le passé revient par les objets

Gabriel marche le long du Lez après une dispute avec ses parents. L’aire de jeux surgit. Les chaînes de la balançoire grincent. Il ferme les yeux. Et nous voilà dix-huit ans plus tôt, les mains d’Adam contre son dos, « Plus haut, Adam, plus haut ! ».

Le souvenir ne tombe pas du ciel. C’est la balançoire qui l’appelle. Puis Gabriel rouvre les yeux, et les chaînes se balancent, vides. Le passé a servi. Il repart.

Un retour en arrière qui arrive parce que l’auteur a besoin de donner une information, ça se sent. Un retour en arrière qu’un objet déclenche, on le vit.

Exercice

  1. Reprenez votre fable. Tracez un trait au jour où le livre commence. Écrivez une ligne : le seuil, l’événement, la date.
  2. Calculez l’âge de chaque personnage à ce jour-là.
  3. Listez ce qui est au-dessus du trait. Gardez les trois souvenirs que le livre ne peut pas taire.
  4. Pour chacun, trouvez l’objet ou le lieu qui le fera revenir.

Si vous hésitez entre deux seuils, prenez le plus tardif. On recule toujours plus facilement qu’on n’avance.