Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 14 sur 15

Ce qui manque avant d’écrire

Vous êtes devant une scène. Vous savez ce qui doit s’y passer. Et au moment d’écrire la première phrase, vous vous arrêtez. Il est quelle heure ? Qu’est-ce qu’il dit en entrant ? Elle sait déjà, pour la lettre, ou pas ?

Ce sont les manques. Toute scène en a. Le danger n’est pas d’en avoir. C’est de les traiter tous de la même façon.

L’entonnoir

Sur chaque carte, je note ce qui me manque pour écrire la scène. Puis je fais descendre chaque manque dans un entonnoir. Quatre étages, du moins coûteux au plus coûteux.

  1. Est-ce déjà écrit ailleurs ? Dans une fiche, dans la chronologie, dans le tableau des savoirs. C’est le cas le plus fréquent. On relève, on n’invente rien.
  2. Qu’est-ce qui est interdit ? Ce que la chronologie, le tableau des savoirs ou les scènes d’après rendent impossible. Une réponse où quelqu’un apprend trop tôt est morte, même si elle est belle. Souvent, il ne reste alors qu’une seule réponse. Ce n’était pas une question.
  3. Est-ce que les personnages le disent ? Le décor, les gestes, la façon de parler se déduisent de qui est là. Relisez la fiche, la réponse est dedans.
  4. Ce qui reste vraiment ouvert. Là, seulement là, il faut décider.

Laisser à la plume

Il y a une cinquième sortie, et c’est la plus importante. Certaines questions n’en sont pas. L’heure exacte. La pièce. Ce qu’il y a dans l’assiette. Rien ne les contraint, rien n’en dépend plus loin. Je ne les tranche pas à l’avance : je les laisse à la plume. L’écriture décidera.

Le soir où Gabriel parle de la photo à Amandine, il cuisine des pâtes carbonara. Pas les italiennes : la version à la française, avec les oignons, le lard en petits dés, les jaunes ajoutés à la fin. Rien dans le livre n’en dépend. Mais c’est lui, ce soin-là, cette manie de faire les choses dans l’ordre pendant que tout tremble. Si j’avais décidé du menu sur une fiche, j’aurais écrit « il prépare le dîner ». À la plume, c’est devenu une recette.

Répondre trop tôt à une question qui n’en est pas une, c’est décider à la place de l’écriture. Et l’écriture décide souvent mieux.

Les vraies questions

Pour ce qui reste, je m’oblige à écrire deux ou trois réponses possibles. Pas trois variantes de la même. Trois réponses qui changent des choses différentes plus loin.

Que voit l’enfant, ce matin-là ? S’il voit tout, il saura, et chaque scène où il se tait devient un mensonge. S’il ne voit rien, il faudra qu’il l’apprenne un jour, et ce jour devient une scène. S’il voit à moitié, il croit savoir, et il se trompe. Trois réponses, trois livres. Deux réponses qui produisent les mêmes conséquences ne sont qu’une seule réponse écrite deux fois.

Pour chaque réponse, je note ce sur quoi elle s’appuie, ce qu’elle rend possible, et ce qu’elle abîme. Puis je tranche. Et la décision part à sa place, comme toujours : dans la fable, dans la chronologie, dans la fiche.

Pas tout à la fois

Ne faites pas cet exercice sur tout le livre d’un coup. Quinze scènes au plus. Vingt questions au plus. Au-delà, on ne trie plus, on empile. Et la liste devient un mur.

Exercice

  1. Prenez les cinq prochaines scènes que vous allez écrire. Pour chacune, notez tout ce qui vous manque.
  2. Faites descendre chaque manque dans l’entonnoir. Rayez ce qui est déjà écrit, ce qui est interdit, ce que les fiches disent.
  3. Mettez à part ce qui peut rester à la plume. Ne vous en occupez plus.
  4. Pour ce qui reste, écrivez deux ou trois réponses qui changent des choses différentes. Tranchez.

Vous serez surpris de voir combien il en reste peu. C’était ça, le mur devant la page blanche.