Master Classe · leçon 15 sur 15
Le lecteur hostile
On relit toujours avec indulgence. On sait ce qu’on a voulu dire, alors on le lit. Le lecteur, lui, n’a que la page.
Pour relire, je change de rôle. Je deviens le lecteur hostile. Celui qui ne me fait aucun cadeau, qui a acheté mon livre et qui cherche la phrase où je triche.
Fait ou effet ?
C’est la première question, et je la pose à chaque phrase. Est-ce qu’elle apporte un fait, un geste, une parole, un lieu, une date ? Ou est-ce qu’elle produit seulement un effet ?
« Ses doigts se figent autour des fils effilochés. Son pouce en suit les nœuds défaits. » Deux gestes. Le lecteur voit, et il comprend seul ce qu’Adam ressent. Si j’avais ajouté « et c’est tout son passé qui remontait », j’aurais expliqué ce que le geste venait de montrer. Le lecteur l’avait déjà. Je lui aurais pris son travail.
Les tics à traquer
- La prophétie. Le narrateur qui connaît la suite : « il ne le reverrait jamais », « des années plus tard, elle comprendrait ». Une fois, ça peut glacer. Dix fois, ça tue le suspense.
- Le sens souligné. « C’est là que », « sans le savoir », « et c’est ce qui », « exactement ». La phrase se retourne pour expliquer ce qu’elle vient de dire.
- Le superlatif. « Le seul », « le cœur de tout », « le plus terrible ». Le texte se décerne son importance. Le lecteur décidera.
- Le refrain. La même formule de trois ou quatre mots qui revient sans que vous l’ayez voulu. Cherchez-les. Elles sont là.
- Le silence de convention. « Il ne dit rien. » « Elle ne répondit pas. » Une fois, c’est un geste. Prêté à tous vos personnages, c’est votre tic, pas le leur.
La chute
La phrase courte, détachée, en fin de paragraphe. J’aime ça. Je m’en sers. « Bientôt la fête. » « Les fêtes, ce n’est pas mon truc. » À la fin d’un chapitre, ça claque comme une porte.
Mais relisez les dernières phrases de tous vos paragraphes, une par une. Si chacune est une chute, ce n’est plus un effet. C’est un tic. Le lecteur l’entend, comme on entend le même accord de piano à la fin de chaque mesure. Gardez celles qui ferment vraiment quelque chose. Recollez les autres à la phrase d’avant.
Lire à voix haute
Lisez un paragraphe à voix haute. S’il vous fait prendre une voix, marquer un silence avant la dernière phrase, reprendre votre souffle pour l’effet, c’est que vous êtes dedans. L’auteur s’est glissé entre le personnage et le lecteur. Parfois c’est voulu. Souvent non.
Compter
On ne voit pas ses tics en lisant. On les voit en comptant. Prenez un chapitre. Cherchez jamais, déjà, plus tard, le seul, c’est là que, sans le savoir. Notez combien de fois chacun revient. Puis relisez chaque occurrence et jugez-la. Certaines restent. Beaucoup partent.
C’est fastidieux. C’est la différence entre un texte qu’on lit et un texte qu’on croit.
Vérifier les faits
Le lecteur hostile calcule. Un personnage avait un an quand sa sœur est morte, il y a vingt ans : il en a vingt et un. Pas vingt-cinq. Vérifiez chaque âge, chaque date, chaque durée contre votre chronologie. Et chaque fois qu’un personnage sait une chose, vérifiez qu’il a eu le temps de l’apprendre.
Exercice
- Prenez un chapitre que vous trouvez réussi. C’est le plus instructif.
- Posez à chaque phrase la question : fait ou effet ? Soulignez les effets.
- Comptez les tics de la liste. Jugez chaque occurrence.
- Relisez les dernières phrases de chaque paragraphe. Gardez trois chutes au plus.
- Lisez le chapitre à voix haute. Notez les endroits où vous avez « joué ».
Voilà. C’est la dernière leçon, et ce n’est pas un hasard. On relit en ennemi seulement quand on a déjà écrit. Alors maintenant, écrivez.