Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 13 sur 15

Choisir l’ordre du récit

Vous avez votre fable. Vos scènes sont sur des cartes, dans l’ordre où elles arrivent. Maintenant, la vraie question d’architecte : dans quel ordre le lecteur va-t-il les découvrir ?

C’est là que l’histoire devient un livre.

Toutes les cartes ne sont pas libres

Avant de déplacer quoi que ce soit, je trie les scènes d’avant le seuil, celles du passé. Il y en a de quatre sortes.

  1. Celles qui portent l’action. Sans elles, on ne comprend plus ce qui se passe. Elles doivent venir à temps.
  2. Celles qui installent une ironie. Le lecteur doit les avoir lues avant une scène précise. Leur place est contrainte.
  3. Celles qui ne font que le personnage. Elles le rendent vivant, elles ne font pas avancer l’histoire. Leur place est libre.
  4. Celles qui ne font ni l’un ni l’autre. Vous les aimez peut-être. Elles se coupent.

Comptez les deux premières sortes. C’est le nombre de cartes dont la place est imposée. Tout le reste, vous pouvez le mettre où vous voulez. C’est souvent beaucoup plus de liberté qu’on ne croit.

Commencer par la fin

Le poids d’un souffle s’ouvre sur un prologue : Avignon, le festival, Gabriel face à Adam. « Tu vas encore partir ? » « C’est quoi cette comédie ? » Puis le premier chapitre commence par trois mots : « Un mois plus tôt ».

J’ai pris une carte de la fin du parcours et je l’ai posée en premier. Le lecteur sait d’emblée que les frères vont se retrouver. Il perd une surprise. Il gagne une tension : tout le voyage, il attend ce restaurant, et il se demande comment on va y arriver, et dans quel état.

Donner le passé tout de suite

Mémoire écarlate fait l’inverse. La nuit du drame, treize ans avant le seuil, arrive dès la première page. Zack court chez son oncle, Alex serré contre lui. Les gyrophares. Le brancard qu’il ne voit pas. Pas de mystère sur ce qui s’est passé : le livre a besoin que le lecteur le sache, pour frissonner quand les amis de Zack organisent la fête dans cette maison-là.

Une scène du passé n’a pas de place naturelle. Elle a la place que son effet exige.

Les souvenirs en éclats

Le reste du passé, celui qui fait les personnages, je le distribue en petits morceaux. Au présent, pour qu’on le vive. Un canapé où un garçon de onze ans attend son frère. Une balançoire. Un étang, un mercredi midi, Lyra qui fait des roues, Thomas qui pêche avec une patience de moine. Chaque fois, c’est le présent qui l’appelle : un objet, un lieu, un geste.

Ces cartes-là sont libres. Je les place là où le présent a besoin d’elles. Un souvenir heureux juste avant une dispute. Un souvenir de promesse juste avant un départ.

Les cartes du Poids d'un souffle dans l'ordre de l'histoire, puis dans l'ordre du livre : Avignon, la fin, passe en prologue ; le canapé et la disparition reviennent en souvenirs ; des piles figurent les dizaines d'autres scènes.
Une carte de la fin posée en premier : le lecteur perd une surprise, il gagne une tension.

Sur la table

Je fais ça physiquement, ou presque. Les cartes étalées, en lignes : une ligne par partie, puis par chapitre. Je déplace, je recule, je compare. Quand j’hésite entre deux architectures, j’en monte deux, côte à côte, et je les relis toutes les deux. Puis j’en garde une, et je jette l’autre. Garder deux plans, c’est n’en avoir aucun.

Exercice

  1. Triez vos scènes d’avant le seuil en quatre tas. Coupez le quatrième.
  2. Pour chaque scène des deux premiers tas, notez la contrainte : « avant telle scène ».
  3. Choisissez votre première carte. Essayez-en une autre. Comparez ce que le lecteur sait, et ce qu’il attend, dans les deux cas.
  4. Répartissez les souvenirs du troisième tas là où le présent les appelle.

Ne cherchez pas l’ordre parfait. Cherchez l’ordre qui donne envie de tourner la page.