Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 7 sur 15

Des graines, pas des prophéties

Vous connaissez la fin de votre histoire. Votre personnage, lui, ne la connaît pas. Tout le problème est là.

Quand on prépare un personnage, on sait ce qu’il va devenir, et ça se voit. Ça déborde dans les notes : « il finira par trahir son frère », « elle ne s’en remettra jamais ». On croit décrire quelqu’un. On raconte déjà le livre.

Une photographie, pas un film

Je décris mes personnages à un seul moment : le jour où le récit commence. Au présent. Comme si la suite n’existait pas. Ce qu’il a vécu avant, oui, tout, et ce que l’histoire ne dit pas, je l’invente. Ce qu’il vivra après, rien. Pas une ligne.

C’est le roman qui le fera bouger. Pas la fiche.

La différence

Une prophétie annonce ce qui va arriver. Une graine rend possible ce qui va arriver, sans le promettre.

  • Prophétie : « il finira par trahir son frère ».
  • Graine : « il gagne 1 480 euros par mois et doit 6 200 euros à son frère, qui ne les lui redemande jamais devant les autres ».

La seconde phrase ne dit rien de la trahison. Elle installe une dette, une humiliation, un silence. Le jour où il trahira, le lecteur ne sera pas surpris. Il aura senti venir le coup sans qu’on le lui annonce.

La première, elle, a tué le suspense avant la première page.

Dans mes livres

Au début de Mémoire écarlate, Zack parle d’Écho, la folie qui hurle dans ses cauchemars. Il dit : « Jusqu’à présent, elle éclate uniquement dans mes plus mauvais rêves. » Puis, deux chapitres plus loin : « Je n’ai pourtant blessé personne. Enfin, je crois. »

Jusqu’à présent. Enfin, je crois. Deux graines. Elles ne disent pas ce qui se passera le soir de ses dix-huit ans. Elles disent seulement que la porte n’est pas fermée à clé.

Dans Le poids d’un souffle, Gabriel enterre son grand-père. Une quinte de toux. L’aérosol. « Aujourd’hui, les pierres lui criaient qu’il serait le prochain et que ce tube ne changerait rien. » C’est sa peur à lui, ce jour-là, dans ce cimetière. Pas une annonce du narrateur. Le lecteur ne sait pas si Gabriel a raison. Gabriel non plus.

Et puis il y a Amandine, qui range la cuisine. Gabriel la regarde et bascule, d’un coup, du blanc au noir : « Tu vas t’enfuir avant la fin ? » Tout le monde est parti, dans sa vie. Son frère d’abord. Cette peur-là, il la porte depuis l’âge de onze ans, et elle produira d’autres scènes. Je n’ai pas eu besoin de l’écrire dans une fiche. Il suffisait de savoir d’où elle venait.

Les mots qui trahissent

Relisez vos notes de personnage et cherchez ces mots-là : jamais, toute sa vie, plus tard, déjà, pour de bon, la dernière fois, et tous les futurs qui annoncent (« il comprendra », « elle ne le saura pas »). Chacun est suspect. Pas coupable : suspect.

Pour chacun, une question. Qu’est-ce qui est vrai, ce jour-là, qui rend la suite possible ? Écrivez ça. Rayez le reste.

Deux tests

  1. Donnez la fiche à quelqu’un qui ne connaît pas l’histoire. Peut-il deviner la suite ? Si oui, la fiche a trop parlé.
  2. Relisez-la en pensant à la fin. Ce que le personnage fera au dernier chapitre est-il encore jouable depuis cet état-là ? Si non, il manque une graine.

Le premier test vous empêche d’en dire trop. Le second, d’en dire trop peu. Il faut passer les deux.

Couper

Une dernière chose. Une fiche n’est pas un inventaire. Chaque fait doit gagner sa place, et il n’y a que trois façons de la gagner : rendre possible un comportement à venir, donner de la matière concrète à écrire, ou faire écho au thème du livre. Le reste, si joli soit-il, se coupe.

Ça fait mal. Ça fait de la place.

Exercice

  1. Écrivez trois phrases sur ce que votre personnage deviendra. Faites-vous plaisir : ce sont des prophéties.
  2. Pour chacune, cherchez ce qui est déjà vrai le jour où le livre commence et qui rend cette suite possible. Une dette, un objet, une habitude, une peur. Réécrivez la phrase au présent, sans rien annoncer.
  3. Faites passer les deux tests à votre fiche.
  4. Coupez tout ce qui ne gagne pas sa place.

Puis rangez les prophéties. Elles appartiennent au livre, pas au personnage.