Master Classe · leçon 8 sur 15
Un lieu ressemble à qui l’habite
Quand je prépare un lieu, je distingue deux choses. Les faits : à qui appartient la maison, où elle se trouve, ce qui s’y est passé. Et le décor : les matières, la lumière, les odeurs, ce qu’il y a sur la table.
Les faits viennent de l’histoire, et d’elle seule. Je n’en invente pas en décrivant une pièce. Le décor, en revanche, je l’invente toujours. Sinon la fiche reste vide, et elle ne sert à rien le jour où j’écris la scène.
Lire les gens avant de décrire les murs
Pour inventer le décor, je ne pense pas à l’ambiance. Je pense aux gens. Un lieu ressemble à qui l’habite. Un objet, à qui le garde.
Gabriel entre chez ses parents. « L’odeur de lavande mêlée à celle du dîner qui mijotait dans la cuisine. » Ils regardent les informations sur le canapé. La mère pose son Perrier citron sur la table basse. « Rien ne changeait vraiment ici. » Je n’ai pas écrit que Catherine et Claude sont des gens d’ordre, de principes, de foi, qui préfèrent que rien ne bouge. La lavande l’a dit. Le Perrier citron aussi.
Chez Auguste, après sa mort, il ne reste presque rien. Des cartons marqués « Emmaüs », « Gabriel/Amandine », « Décharge ». Une latte cassée au lit d’enfant. Et la penderie : le tweed gris des mariages, la veste de velours côtelé des dimanches, le long manteau d’hiver qui lui descendait aux chevilles. Trois vêtements, et un homme entier.
Le contraste est un décor aussi
Dans Mémoire écarlate, Pierreval est un village d’Ariège, avec ses pavés, sa fontaine, ses pigeons. Et au milieu, le restaurant polynésien des parents d’Aloa. Une ambiance tamisée, des décorations en bois exotiques, les senteurs des îles. Manon passe la porte et quitte le trou perdu pour des maisons sur pilotis au-dessus d’une mer émeraude. Le lieu dit tout de la famille d’Aloa : ce qu’elle a apporté avec elle, et ce qu’elle refuse de laisser derrière.
Un lieu ne fait rien
Dans la fiche d’un lieu, je décris. Je ne raconte pas. Pas de « c’est ici qu’elle découvrira le corps ». La fiche dit ce qu’est la maison, où elle est, ce qu’on y trouve, et ce que sa nature permet ou interdit. Pas de réseau. Dix kilomètres sans embranchement. Une pièce sans fenêtre. Ça, c’est utile : ça contraint les scènes sans les écrire à votre place.
Dire où c’est
Situez votre lieu comme on indique un chemin, avec des repères proches et à la bonne échelle. Le 104 chemin des Terres Brunes est au bout d’un champ de hautes herbes, en face du 104 bis. On le voit depuis la fenêtre de Zack. Ce repère-là, le lecteur l’habite. « À deux heures de Toulouse », il le survole.
La mesure
Décrivez à hauteur d’homme. Une cave est fraîche, pas glaciale. Un cadenas qui claque s’entend à vingt mètres, pas à deux cents. Un vêtement est usé, pas rongé. Quand vous hésitez entre le mot juste et le mot fort, prenez le juste. Une liste d’objets exacts vaut mieux qu’une image spectaculaire. Et elle reste vraie quand un lecteur va vérifier.
Exercice
- Choisissez un lieu de votre roman et la personne qui l’habite.
- Relisez sa fiche, sa faille, sa voix.
- Décrivez la pièce en dix objets précis, sans un seul adjectif de jugement. Pas de « triste », pas de « chaleureux ».
- Faites lire la liste à quelqu’un. Demandez-lui qui vit là.
S’il vous décrit votre personnage, vous avez gagné. S’il vous décrit une pièce, recommencez.