Master Classe · leçon 5 sur 15
Interroger son personnage
Une fiche de personnage, d’habitude, ressemble à un formulaire. Âge, métier, couleur des yeux. On la remplit, on la range, on ne la rouvre jamais. Elle ne sert à rien parce qu’elle parle de lui. Lui, il n’a encore rien dit.
Alors je ne remplis plus de fiche. J’interroge. Quatorze questions, toujours les mêmes, dans le même ordre. Et c’est le personnage qui répond. En « je ». Au présent. Le jour où le livre commence.
Pourquoi la première personne
Parce qu’un personnage qui parle ne peut pas résumer l’intrigue. Il ne la connaît pas. Il ne sait pas ce qui l’attend au chapitre douze ; il croit savoir où il va, et le plus souvent il se trompe. C’est exactement ce qu’on cherche.
Et parce qu’en « je », il a le droit de mentir. De se vanter. De se dérober. Une fiche rédigée de l’extérieur ne ment jamais : c’est son défaut.
Les quatorze questions
- D’où viens-tu ?
- Où vas-tu ? Ce qu’il croit, ce qu’il projette. Pas ce qui va lui arriver.
- Que fais-tu ? Son métier, ses journées, son argent. Très concrètement.
- Parle-moi de ton meilleur ami. S’il n’apparaît jamais dans le livre, peu importe : il a un nom.
- Comment et où aimerais-tu vivre ? L’écart avec la réponse précédente est un moteur.
- Quels sont tes souvenirs fondateurs ?
- Qu’y a-t-il dans tes poches ? L’inventaire exact, ce jour-là. Des objets, pas des symboles.
- Quel est ton objet préféré ?
- Qu’est-ce qui te fait rire ?
- Qu’est-ce qui te fait pleurer ?
- Quelle question veux-tu que je te pose ? Et il y répond. C’est son désir.
- Quelle question veux-tu que je ne te pose pas ? C’est sa blessure.
- Pour quoi est-ce qu’on vient te chercher ? Son talent, vu par ceux qui s’en servent.
- Qu’est-ce qu’on te reproche toujours ? Sa faille, telle que les autres la lui renvoient. Il a le droit de ne pas être d’accord.
Deux à cinq lignes par réponse. Pas plus. On ne fait pas parler un personnage pendant des pages : on l’écoute.
Ce qu’il y a dans les poches
La septième question est ma préférée. Elle a l’air anodine. Elle ne l’est pas.
Demandez à Gabriel, dans Le poids d’un souffle, ce qu’il a dans les poches. Il sort un aérosol bleu. Sur le tube, un Génie d’Aladdin dessiné au marqueur, à six ans. Il l’appelle Petit-Génie. Tout est là : la maladie, l’enfance, et cette façon de rendre supportable ce qui ne l’est pas. Je n’ai pas eu besoin d’écrire « Gabriel est malade et il fait le malin ». Il inhale, il range le tube avec une fausse désinvolture. Le lecteur a compris.
Zack, dans Mémoire écarlate, n’a rien dans les poches. Il a Alex. Un lion en peluche rafistolé, qui ne l’a pas quitté depuis ses cinq ans. Une fois, Alex a perdu la tête. Zack a dix-huit ans et il dort encore avec lui. Inutile d’expliquer ce que la nuit du drame lui a pris.
Manon, elle, a son skate. Une planche, quatre roues usées, une tête de mort qui rigole dans un ciel bleu. « Pas très féminin, mais trop stylé. » C’est elle, en une phrase. Et c’est elle qui l’a dite.
La question qu’il ne veut pas
À la douzième question, le personnage esquive. Presque toujours. Il change de sujet, il plaisante, il répond à côté. Ne le corrigez pas. Notez ce qu’il ne dit pas. L’esquive n’est pas un échec de l’entretien : c’est l’information la plus précieuse.
Zack le fait devant le lecteur, dès la première page : « Vous vous demandez comment j’ai survécu. Moi aussi. » Il répond, et il ne répond pas. Gabriel, face à ses parents, commence une phrase et la laisse tomber : « Mais, s’il savait que je… » Ce qu’il tait pèse plus lourd que tout ce qu’il a dit dans la scène.
Le besoin ne se demande pas
Vous remarquerez qu’aucune question ne porte sur ce dont le personnage a vraiment besoin. C’est voulu. Il l’ignore. Il ne peut donc pas le dire en « je ».
C’est à vous de le nommer, après l’entretien. Regardez l’écart entre la vie qu’il mène (question 3) et celle qu’il voudrait (question 5). Regardez ce que sa faille lui coûte. Le besoin est là, entre les deux. Une ligne suffit, et elle ne raconte aucun événement.
Le test de la voix
Quand vous avez interrogé deux personnages, posez leurs réponses côte à côte. Cachez les noms. Si vous ne savez plus qui parle, la voix n’existe pas encore. Recommencez.
Gabriel ne dira jamais « trop stylé ». Manon ne dira jamais « certains silences méritent qu’on les respecte ». Ça, c’est le père de Gabriel. Et rien que cette phrase vous dit quel père il est.
Exercice
- Choisissez un personnage et le jour où votre histoire commence.
- Posez-lui les quatorze questions, dans l’ordre. Il répond en « je », au présent, deux à cinq lignes.
- Soulignez ce qu’il esquive. Écrivez à part, en une phrase, ce que l’esquive recouvre.
- Nommez son besoin, en une ligne, sans événement.
- Faites de même avec un second personnage, puis le test de la voix.
Gardez l’entretien ouvert à côté de vous quand vous écrirez ses scènes. Vous verrez : il vous soufflera ses répliques.