Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 16 sur 24

Le portrait par l’effet

Cette leçon ouvre une série de neuf fiches sur le portrait, nées d’une journée d’atelier avec Éric-Emmanuel Schmitt. Neuf manières de faire exister un personnage, qui ne s’excluent pas : un même livre les mélange, parfois une même page.

La première consiste à renoncer à décrire. Plutôt que de dire comment est le personnage, on montre ce qu’il produit chez les autres : un silence, un regard qu’on détourne, une conversation qui change de cours. Le personnage n’est pas sur la page, son onde de choc y est.

Nana entre en scène

Tout le premier chapitre de Nana est une attente. Au théâtre des Variétés, on ne parle que d’elle, personne ne l’a vue, et Zola nous la fait désirer avec le public. Quand elle paraît enfin, en Vénus, il la décrit en quelques lignes, puis il se retourne vers la salle.

Un frisson remua la salle. Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. […] Il n’y eut pas d’applaudissements. Personne ne riait plus, les faces des hommes, sérieuses, se tendaient, avec le nez aminci, la bouche irritée et sans salive. Un vent semblait avoir passé, très doux, chargé d’une sourde menace. Tout d’un coup, dans la bonne enfant, la femme se dressait, inquiétante, apportant le coup de folie de son sexe, ouvrant l’inconnu du désir. Nana souriait toujours, mais d’un sourire aigu de mangeuse d’hommes. — Fichtre ! dit simplement Fauchery à la Faloise.

— Zola, Nana, chapitre I

Le vrai portrait de Nana n’est pas dans sa gaze. Il est dans les visages des hommes : le nez aminci, la bouche sans salive. Un instant plus tôt, la salle riait de cette actrice qui chante faux. Le rire s’arrête, les applaudissements ne viennent pas, et ce silence dit son pouvoir mieux que tout adjectif. Zola ne commente pas : il laisse à un spectateur blasé un seul mot, « Fichtre ! », et cette sobriété porte l’effet jusqu’au comique.

C’est tout l’intérêt du procédé. Un adjectif impose une image et la limite. L’effet ouvre l’imagination du lecteur et lui en confie le travail. Il convient aux personnages qui doivent paraître plus grands que nature, la beauté, le charisme, la menace, et il gagne à être préparé : plus on a parlé du personnage avant son entrée, plus le silence qui l’accueille porte loin.