Master Classe · leçon 22 sur 24
Le portrait en creux
Le portrait en creux dessine le personnage par ce qui manque. Ce qu’il ne dit pas, ce qu’il ne fait pas, la place qu’il a laissée vide. Souvent, c’est le portrait d’un absent : un disparu, un mort, quelqu’un qui est parti. Mais on peut aussi peindre un présent en creux, par ce qu’il tait et ce qu’il évite.
Le creux a une force que le plein n’a pas. On ne regarde pas l’objet, on regarde sa forme dans le drap. Le lecteur, qui ne reçoit rien de direct, remplit lui-même le vide, et ce qu’il y met lui appartient.
Celle qu’on ne nomme pas
Victor Hugo a perdu sa fille Léopoldine, noyée dans la Seine à Villequier. Quatre ans plus tard, il écrit ce poème.
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Victor Hugo, Les Contemplations, livre IV.
Le poème ne dit ni son nom, ni son âge, ni son visage. On croit d’abord à un rendez-vous d’amour. Il faut attendre le dernier mot du onzième vers, « tombe », pour comprendre. Tout ce qu’on sait d’elle passe par le père : sa marche aveugle, son refus de regarder la beauté du monde. Le portrait de l’absente, c’est la forme que prend un homme quand elle lui manque.
Le creux demande une grande précision dans le plein qui l’entoure. Le houx, la bruyère, Harfleur, le dos courbé : c’est parce que tout le reste est net que le vide se voit.