Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 23 sur 24

Le portrait en plein et en creux

Cette manière mélange les deux précédentes. On donne en plein tout ce qui se voit, abondamment, avec précision, et on laisse en creux une seule chose, souvent la plus importante : la vie intérieure, le passé, la blessure. L’abondance du plein rend le creux plus visible.

Le lecteur sent qu’il lui manque une pièce. Il la cherche, et ce manque crée l’attente. C’est un portrait qui contient une promesse : un jour, on saura.

La femme en bois

Au début d’Un cœur simple, Flaubert dit tout de Félicité, la servante de Mme Aubain. Ses gages, son travail, ses horaires, son pain, ses vêtements.

Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse, — qui cependant n’était pas une personne agréable. […] Elle se levait dès l’aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait jusqu’au soir sans interruption […]. Son visage était maigre et sa voix aiguë. À vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun âge ; — et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d’une manière automatique.

— Flaubert, Un cœur simple, chapitre I

Pas un sentiment, pas une pensée. Rien que des verbes de travail et des détails matériels. Le chapitre se clôt sur l’image d’une « femme en bois » : le plein a fabriqué une absence d’âme. Puis le chapitre II s’ouvre sur une phrase qui fait basculer tout ce qui précède.

Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour.

— Flaubert, Un cœur simple, chapitre II

Le creux s’ouvre d’un coup. La femme en bois avait un cœur, et c’est parce qu’on n’en avait rien su que la révélation touche. Le procédé tient à cet ordre : d’abord la surface, si complète qu’on la croit tout entière ; ensuite, ce qu’elle cachait.