Master Classe · leçon 21 sur 24
Le portrait par monologue
Dans le portrait par monologue, l’auteur se tait et laisse parler le personnage. Il se raconte, se justifie, s’emporte. Il croit dire une chose et en révèle une autre, et c’est dans cet écart que le lecteur le découvre.
Le procédé vient du théâtre, où le personnage n’a pas d’autre moyen de se montrer que sa parole. Le roman l’emploie dans le monologue intérieur, la lettre, le journal, ou le récit à la première personne d’un narrateur qui ne se voit pas comme nous le voyons.
Harpagon au voleur
Molière donne à l’avare une scène seul en scène, au moment où on lui a dérobé sa cassette.
Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ; on m’a coupé la gorge : on m’a dérobé mon argent. […] Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde. […] Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. […] Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
Harpagon ne dit jamais « j’aime l’argent plus que mes enfants ». Il le montre. Il parle de sa cassette comme d’un ami, d’un amour perdu, sur le ton d’une veuve. Il met son fils et sa fille dans la même liste que les valets, au rang des suspects à torturer. Et il pousse la logique jusqu’à se soupçonner lui-même. Chaque phrase est sincère, et chaque phrase l’accuse.
La règle est de ne jamais donner au personnage la lucidité de l’auteur. S’il savait ce qu’il révèle, il se tairait. Le monologue fonctionne quand le lecteur en sait plus sur le personnage que le personnage lui-même.