Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 24 sur 24

Le portrait par le lieu ou l’objet

On peut peindre quelqu’un sans le regarder, en regardant ce qui l’entoure : la maison qu’il habite, la pièce où il vit, l’objet qu’il porte ou qu’il garde. Les choses sont des témoins. Elles ont été choisies, usées, rangées ou laissées à l’abandon par quelqu’un, et elles le racontent.

J’en parle aussi dans la leçon Un lieu ressemble à qui l’habite, du côté de la préparation. Ici, deux exemples montrent jusqu’où les maîtres ont poussé l’idée.

La pension et sa maîtresse

Balzac décrit d’abord longuement la pension Vauquer, sa salle à manger, ses odeurs, ses meubles fatigués. Quand Mme Vauquer entre enfin, il n’a presque plus besoin de la décrire.

Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d’église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s’est blottie la spéculation […] enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique la personne. […] Son jupon de laine tricotée, qui dépasse sa première jupe faite avec une vieille robe, et dont la ouate s’échappe par les fentes de l’étoffe lézardée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires.

— Balzac, Le Père Goriot

Balzac formule lui-même la règle : la personne explique le lieu, le lieu implique la personne. Le jupon rapiécé et la salle à manger sont faits de la même étoffe.

La casquette de Charles

Flaubert va plus loin : il fait le portrait de Charles Bovary, enfant, sans le décrire, par sa seule casquette.

C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. […] Elle était neuve ; la visière brillait.

— Flaubert, Madame Bovary, première partie, chapitre I

Un objet composite, sans style, qui veut tout être et n’est rien : c’est Charles. « Le visage d’un imbécile », Flaubert ose l’écrire de la casquette, pas de l’enfant. Et « la visière brillait » : la mère l’a achetée exprès, avec soin et sans goût. Dans un seul objet, il y a le personnage, sa famille et le destin d’Emma, qui épousera cet homme-là.