Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 19 sur 24

Le portrait impossible

Il arrive qu’un personnage échappe à toute description. Il est trop aimé, trop proche, trop loin dans le temps, ou simplement trop entier pour se laisser découper en traits. Le portrait impossible prend cet échec au sérieux : le narrateur essaie, constate qu’il n’y arrive pas, et le dit.

Ce qui pourrait passer pour une faiblesse devient la plus grande des louanges. Si les mots ne suffisent pas, c’est que l’être dépasse les mots. Et le lecteur mesure ce personnage à l’aune de ce qu’il a fait à celui qui en parle.

Les Albertines

À Balbec, le narrateur de Proust tente de décrire Albertine. Il commence comme un portraitiste, avec les couleurs de son visage, et s’aperçoit en route qu’il n’y a pas une Albertine, mais une suite de jeunes filles qui ne se ressemblent pas.

Mais le plus souvent aussi elle était plus colorée, et alors plus animée ; quelquefois seul était rose, dans sa figure blanche, le bout de son nez, fin comme celui d’une petite chatte sournoise avec qui l’on aurait eu envie de jouer ; quelquefois ses joues étaient si lisses que le regard glissait comme sur celui d’une miniature sur leur émail rose […] ; et chacune de ces Albertines était différente comme est différente chacune des apparitions de la danseuse dont sont transmutées les couleurs, la forme, le caractère, selon les jeux innombrablement variés d’un projecteur lumineux. […] Pour être exact, je devrais donner un nom différent à chacun des moi qui dans la suite pensa à Albertine ; je devrais plus encore donner un nom différent à chacune de ces Albertines qui apparaissaient par moi, jamais la même.

— Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Les « quelquefois » s’accumulent, et chacun annule le précédent. Le portrait se défait à mesure qu’il se fait. Puis Proust tire la conclusion : il faudrait un nom par apparition, et même un nom pour chaque narrateur qui la regarde. Albertine est impossible à peindre parce qu’elle change, mais aussi parce que celui qui la regarde change avec elle, selon qu’il l’aime, la soupçonne ou l’oublie.

Le procédé demande de la retenue. Il ne fonctionne que pour un être qui compte vraiment pour le narrateur, et seulement si le reste du livre a montré qu’il sait décrire. Un narrateur qui ne peut fixer personne est flou ; celui qui ne peut fixer qu’une seule personne est amoureux, ou hanté.