Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Master Classe · leçon 20 sur 24

Le portrait musical

Le portrait musical ne passe pas par ce qu’on voit, mais par ce qu’on entend. Il peut tenir à la voix du personnage, à ses tics, à ses phrases toutes faites : Balzac donne à Grandet quatre formules qui suffisent à le peindre, « Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. » Il peut tenir aussi au rythme de la prose, qui prend l’allure du personnage.

Mais sa forme la plus riche consiste à attacher un personnage à une musique. Un air, une chanson, un motif qui revient chaque fois qu’il est là, ou chaque fois qu’on pense à lui. À force, la musique se charge du personnage, et il suffit de la faire entendre pour qu’il soit présent, avec tout ce que le lecteur sait de lui.

La petite phrase de Vinteuil

Dans Un amour de Swann, Swann a été bouleversé par une phrase musicale, entendue une fois, dont il ignorait l’auteur. Il la retrouve chez les Verdurin, le soir où il y rencontre Odette. Dès lors, on la joue pour eux deux.

À son entrée, tandis que Mme Verdurin montrant des roses qu’il avait envoyées le matin lui disait : « Je vous gronde » et lui indiquait une place à côté d’Odette, le pianiste jouait, pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d’un coup ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux de Pieter de Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire ; mais Swann y croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie.

— Proust, Du côté de chez Swann, « Un amour de Swann »

Proust décrit la phrase comme on décrit une femme : elle apparaît au loin, dansante, elle a des plis, une grâce, un sourire. La première fois, Swann l’avait reconnue comme « une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver ». Le lecteur ne peut plus séparer la musique d’Odette, et Odette se trouve peinte sans un trait de son visage, avec une légèreté et un charme qui sont ceux de la sonate.

Et la musique ne fige pas le portrait, elle le fait vivre. La phrase n’a pas changé, mais Swann y entend « du désenchantement » : c’est son amour qui s’altère, et la musique le sait avant lui. Le motif qui revient permet ainsi de mesurer le temps. Chaque retour montre ce que le personnage est devenu pour celui qui l’écoute.

Pour employer ce procédé, je choisis la musique tôt, je la lie au personnage dans une scène forte, puis je la laisse revenir rarement. Trop présente, elle devient un décor sonore. Rare, elle fait surgir le personnage d’un coup, même absent, même mort.