Master Classe · leçon 17 sur 24
Le portrait statique
Le portrait statique est le plus classique. Le récit s’interrompt, le personnage pose, et l’auteur le décrit de la tête aux pieds : la taille, le visage, les mains, les vêtements. C’est un tableau inséré dans le roman.
Il a mauvaise réputation, parce qu’il arrête l’action et que les débutants en abusent. Mais chez les maîtres, il n’est jamais un inventaire. Chaque détail physique est un signe moral, et le corps entier devient une thèse sur le personnage.
Grandet, des mollets au chapeau
Balzac a passé des pages à raconter la fortune de Grandet. Puis il s’arrête et nous le montre.
Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules ; son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole ; son menton était droit, ses lèvres n’offraient aucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches ; ses yeux avaient l’expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; […] Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. […] Toujours vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd’hui le voyait tel qu’il était depuis 1791.
Tout est ramassé, carré, solide : un homme bâti comme un tonneau, qu’on ne renverse pas. Les lèvres sans sinuosités ne laissent rien échapper, ni paroles ni argent. Le regard du basilic, ce serpent qui tue en fixant sa proie, annonce le prédateur. Et le vêtement inchangé depuis 1791 dit l’avarice mieux qu’un chiffre : Grandet n’a rien dépensé pour lui depuis la Révolution.
Le portrait statique se mérite donc. Il vient au bon moment, souvent à la première apparition ou juste après qu’on a entendu parler du personnage, quand le lecteur a envie de le voir. Et il ne garde que les détails qui travaillent. Un détail qui ne dit rien n’est pas neutre : il dilue tous les autres.