Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

· Carnet d'atelier

Une lettre de refus, gardée vingt ans

Je garde cette lettre depuis 2006. Elle vient de XO Éditions, la maison de Guillaume Musso, à qui j’avais envoyé un manuscrit intitulé L’avenir appartient au passé. Vous le connaissez peut-être sous un autre nom : c’est le premier titre de Huit. C’est un refus. C’est aussi, je crois, l’une des plus belles lettres qu’on m’ait écrites.

Lettre de XO Éditions du 23 juin 2006 : le roman L'avenir appartient au passé a plu, avec des qualités d'intrigue rares, mais il a manqué le coup de cœur pour s'engager
XO Éditions, 23 juin 2006

Votre roman nous a plu, nous lui avons trouvé des qualités d’intrigue rares. Cependant, pour nous engager il nous a manqué l’enthousiasme, cette alchimie qui se produit ou ne se produit pas…

La plupart des manuscrits reviennent avec une lettre type, quand ils reviennent. Celle-ci avait été lue, et elle le disait. Des qualités d’intrigue rares, mais pas d’alchimie : on ne peut rien corriger à cela, on ne peut que continuer.

Ce qu’on m’a dit au téléphone

J’ai appelé le service des manuscrits pour comprendre. La réponse a été d’une franchise rare : pour être édité, m’a-t-on expliqué, il faut soit avoir un talent qu’aucun éditeur ne pourrait laisser passer, soit être quelqu’un de connu, même sans talent.

Cette phrase, je l’ai crue. L’avenir appartient au passé est paru en 2007 sous le titre Huit, Le Jardin d’Eden a suivi en 2009, et puis j’ai posé le stylo. Je ne me trouvais pas ce talent qu’aucun éditeur ne laisserait passer, et je n’étais personne. Je n’ai plus écrit pendant quinze ans.

Avec le recul, je lis cette phrase autrement. Un refus ne juge pas forcément le livre : il juge un pari commercial, une place dans un catalogue, une alchimie entre un texte et une personne, un jour donné. Et il existe un autre chemin que d’attendre la permission.

Ce qu’Éric-Emmanuel Schmitt m’en a dit

En octobre 2023, pendant une journée d’atelier avec lui, j’ai raconté cette histoire à Éric-Emmanuel Schmitt. Il m’a dit que j’avais eu tort. XO Éditions ne prend quasiment pas de nouveaux auteurs : leur refus ne disait presque rien de mon roman. Ce jour-là, j’ai compris que j’avais été un imbécile.

Il m’a dit de reprendre ce roman, et de continuer sans relâche. Merci à lui de m’avoir donné cet élan.

Depuis

J’ai fini Mémoire écarlate, né d’un moment où je n’allais pas bien et qui m’a aidé à me relever. Paru en juin 2024, il a trouvé plus de lecteurs en deux ans que mes deux premiers romans réunis : j’ai mis les chiffres sur la table.

Puis j’ai repris Huit, comme il me l’avait conseillé, et j’en ai réécrit toute l’histoire, de bout en bout, dans l’ordre où elle se déroule : la fable, que j’explique dans la leçon Raconter toute l’histoire, une fois, à plat. Elle est écrite. Elle devrait un jour devenir un nouveau roman, Eidolon. Cette histoire est magique ; je me demande encore où j’en ai trouvé l’inspiration.

Mais je n’arrive pas à en écrire le récit, à structurer le roman : c’est le passage de la fable au récit, celui de la leçon Choisir l’ordre du récit. Cela me frustre tellement que je le remets à plus tard, et que j’ouvre de nouveaux projets : Le poids d’un souffle, qui paraît en novembre, puis Sous son visage. Continuer, je le découvre, ne rend pas les choses faciles. Cela veut seulement dire ne plus refermer le tiroir.

Si vous écrivez et qu’une lettre comme celle-ci vous attend dans la boîte, gardez-la. Relisez ce qu’elle dit de bien. Et surtout, ne faites pas comme moi : n’attendez pas quinze ans pour continuer.

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