Mémoire écarlate · signé Frédéric Solo · les coulisses
Les coulisses de l’écriture
Mémoire écarlate est le roman de mes retours. Retour à l’écriture après quinze ans de silence, et une manière d’écrire que je n’avais jamais essayée. Voici les défis qu’il m’a posés, et ce que j’en ai tiré.
Reprendre après quinze ans
Après Le Jardin d’Eden, en 2009, j’ai posé le stylo. Une phrase m’avait convaincu que l’écriture n’était pas pour moi : je la raconte dans une lettre de refus.
Quand j’y suis revenu, je n’allais pas bien. La lumière s’était éteinte. Je n’écrivais pas pour publier : j’écrivais pour m’évader, pour vivre quelque chose d’impossible. Le premier défi a été celui-là. Se remettre à la table après quinze ans, sans savoir si l’on sait encore faire.
Écrire au « je », pour la première fois
Je n’avais jamais écrit à la première personne. Le « je » change tout. On ne décrit plus le personnage, on parle avec sa voix : ses mots, son humour, ses dérobades. Une phrase qui sonne faux, et le lecteur sort du livre.
Et cette voix n’est pas la mienne. Zack a dix-huit ans, un lion en peluche rafistolé nommé Alex, et une nuit qu’il préférerait oublier. Manon a son skate et dit « trop stylé ». Chacun devait parler comme lui-même, jamais comme l’auteur.
Le « je » a aussi une limite : le narrateur ne sait que ce qu’il sait. Il ne voit pas ce qui se passe dans son dos, il se trompe, il a le droit de mentir. C’est une contrainte. C’est devenu le moteur du livre. J’explique pourquoi la première personne dans Interroger son personnage.
Deux voix, Zack et Manon
Le livre alterne : Zack, Manon, Zack, Manon. Le lecteur sait ainsi ce qu’aucun des deux ne sait. Zack nous parle d’Écho, la folie qui hurle dans ses cauchemars, et qu’il cache à tout le monde. Au chapitre suivant, Manon prépare la fête de ses dix-huit ans dans la maison du drame. Elle ne sait rien d’Écho. Nous, si.
La difficulté : deux voix qui ne se ressemblent pas et qui racontent pourtant la même histoire, sans se répéter. Chaque chapitre doit faire avancer le récit, pas le reprendre de l’autre côté. Je démonte la mécanique dans Qui sait quoi, et depuis quand ?. Et pour savoir lequel des deux porte le livre, j’ai fait le test des quatre scènes.
Doser le fantastique
Le fantastique de Mémoire écarlate tient dans une question : les cauchemars de Zack sont-ils des souvenirs refoulés, ou ceux d’un autre ? Tout le défi est de garder cette question ouverte. Trop tôt, trop fort, et le lecteur décroche du réel. Trop tard, et il se sent trahi.
J’ai donc semé des graines plutôt que des annonces. « Jusqu’à présent, elle éclate uniquement dans mes plus mauvais rêves », dit Zack au début. Deux chapitres plus loin : « Je n’ai pourtant blessé personne. Enfin, je crois. » Le lecteur n’en sait pas plus. Il s’inquiète. C’est la leçon Des graines, pas des prophéties.
Du suspense, et de la lumière
Le livre s’ouvre sur un meurtre : une mère tuée par le père, treize ans plus tôt. Et pourtant il parle surtout d’amour, d’amitié, de fous rires. Faire tenir les deux dans les mêmes pages a été le plus délicat. Une blague au mauvais moment, et la peur retombe. Trop de noirceur, et l’on perd ce que je cherchais en écrivant : la joie.
Ce sont les amis de Zack qui tiennent l’équilibre. Fidèles, drôles, lumineux, ils fêtent ses dix-huit ans dans la maison où tout a basculé : l’ombre et la lumière dans la même scène. Pour que le lecteur frissonne pendant la fête, il fallait qu’il sache, dès la première page, ce qui s’est passé dans cette maison. Je raconte ce choix dans Choisir l’ordre du récit.
La couverture
Celle de Mémoire écarlate, je l’ai faite moi-même, avec un peu d’intelligence artificielle et beaucoup de Photoshop. Le sépia de ses anneaux est devenu une couleur de ce site. J’en parle dans Une couverture qui se lit en vignette.
Ce que ce livre m’a appris
Que le « je » n’enferme pas : il oblige à écouter ses personnages. Que deux voix qui s’ignorent en disent plus qu’un narrateur qui sait tout. Et qu’il ne faut jamais s’arrêter quinze ans. Zack et ses amis m’ont aidé à me relever, et derrière eux est venu Le poids d’un souffle.