Le poids d’un souffle · les premiers chapitres
Première partie · L’éveil
Chapitre 1 : Le fil retrouvé
On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.
Un mois plus tôt, un soleil de plomb s’abattait sur le cimetière Saint-Lazare sans la moindre pitié. Gabriel enterrait son grand-père, Auguste. Le vieil homme avait demandé à être inhumé auprès de sa petite-fille Marie, décédée à l’âge de dix ans.
Midi tapait dur sur les pierres tombales, effaçant toute ombre. Gabriel sentait la sueur perler sous sa chemise, rien de cette douce mélancolie qu’on peut voir au cinéma ; seule la chaleur implacable de juillet qui écrasait tout s’imposait. Il observait la foule. Des dizaines de personnes de tout âge qu’il reconnaissait vaguement. Certains regards croisés dans le passé, chez son grand-père. C’était vrai, il aurait préféré une cérémonie plus intime, toutefois leur présence témoignait de leur attachement.
Il baissa les yeux vers l’antre du caveau où Auguste venait de disparaître. Juste à côté, Marie, dans un petit cercueil d’enfant, au bois fendu par les ans. Le temps avait gonflé les planches, creusé des fissures, la peinture s’était écaillée. Il sentit son estomac se nouer. Ses poings se serrèrent. Il saisit une rose et la lança vers Marie. Un impact, un bruit étouffé, des pétales qui se dispersèrent. Un geste qu’il aurait aimé effectuer vingt-deux ans plus tôt. Mais il n’avait qu’un an à l’époque.
Il fixa la pierre du caveau où était gravé, en lettres dorées, Marie (1993-2003), puis ferma les yeux en murmurant :
Tu n’es plus seule maintenant. Papi veillera sur toi.
Puis il libéra une autre rose encore plus rouge vers son grand-père.
Amandine, sa fiancée, se blottit derrière lui, ses bras glissant autour de sa taille. Elle savait quand il avait besoin d’elle. Ses lèvres effleurèrent sa joue. Gabriel inspira profondément, puis il inclina la tête en arrière et se tourna. Il désigna la fleur qu’elle tenait. Elle la lança sans un mot.
Après le rituel de mise en terre, Gabriel et ses proches reçurent les condoléances. Les personnes présentes tendirent leurs mains, prononcèrent quelques paroles que Gabriel n’entendit qu’à moitié. Il en reconnaissait certaines vaguement, mais continuait de fixer le cercueil de Marie, troublé par l’étrangeté de la situation. Amandine, à ses côtés, s’inquiétait.
Ça va aller, mon cœur ?
Elle lui prit doucement la main.
Une quinte de toux le saisit. Il sortit un aérosol de sa poche, inspira brièvement, rangea le tout avec une fausse désinvolture. Aujourd’hui, les pierres lui criaient qu’il serait le prochain et que ce tube ne changerait rien.
Tu n’as pas envie de t’asseoir un peu ? demanda Amandine.
Ça va, c’est juste la fatigue. Tu sais comme j’ai du mal à dormir en ce moment.
Le manque de sommeil, la fatigue, c’était commode. Mais Amandine n’était pas dupe. Elle l’entraîna vers un banc à l’ombre d’un arbre où ils s’installèrent.
Quelques jours s’écoulèrent avant que Gabriel ne se décide à pousser la porte de l’appartement d’Auguste. Un frisson remonta pour se transformer en vertige. Pas un bruit. Des cartons marqués « Emmaüs », « Gabriel/Amandine » ou « Décharge » occupaient chaque recoin libre. Plus rien de vivant. Ses parents avaient déjà emporté leur lot vers quatorze heures. Il était désormais seul.
Les pièces communes, dépouillées. La cuisine, un show-room sans âme. Le couloir n’était plus qu’un passage vide entre deux murs nus alors que le salon ressemblait à un puzzle démonté.
Il jeta un œil vers la chambre d’ami où subsistait une lampe de chevet échouée sur des draps en boule. C’était là qu’il dormait avec Adam les mardis soir. Les matelas des lits jumeaux avaient disparu et une latte cassée lui rappela les batailles de coussins avec son frère. Il se pinça les lèvres ; à quoi cela pouvait-il bien servir de pleurer une latte ? Il retourna dans le salon et s’affala sur le canapé en cuir. Il sentit ses jambes trembler sous lui, alors qu’il était pourtant assis et sortit l’aérosol bleu de sa poche. Il le regarda un instant et vit apparaître le Génie d’Aladdin. Celui qu’à l’âge de six ans, il avait dessiné au marqueur noir sur le plastique : de grands yeux, un large sourire surmonté d’une barbichette, et une touffe de cheveux retenue par un anneau, perchée sur son crâne. Il pressa Petit-Génie. L’inhalation déclencha une quinte sèche qui lui vrilla les côtes. Il patienta en contrôlant sa respiration, puis se redressa.
La chambre d’Auguste l’attendait.
Il entra : le lit était dépouillé, les tiroirs de la commode vides. Il ne restait plus que la penderie. Sa mère l’avait prié de s’en occuper, comme si c’était une faveur. Tout le reste avait été emballé. La penderie, elle, il devait la déterrer.
Il ouvrit les battants et parcourut du bout des doigts les vêtements disposés encore sur leurs cintres ; le tweed gris qu’Auguste portait aux mariages, la veste de velours côtelé pour les dimanches, et son long manteau d’hiver qui lui descendait aux chevilles. Gabriel y enfouit le visage. Il serra le tissu contre sa joue. Il eut l’impression de le sentir, d’entendre sa voix lui dire que tout irait bien. Seulement, sans lui, il lui semblait perdre tous ses repères.
Il vacilla légèrement, ses genoux heurtèrent quelque chose au pied de la penderie. Il baissa le regard sur un petit coffre en bois, à peine plus large qu’une boîte à chaussures. Il le souleva, le trouva lourd, puis l’ouvrit.
À l’intérieur : des lettres, des cartes postales, des dessins d’enfant coloriés aux crayons de couleur. Il lut « Bonne fête, Papa » sur une gouache craquelée. Une écriture ronde, sans doute celle de sa mère.
Une photo de classe attira son attention. Marie, sa sœur, première rangée, sourire immense. Cela lui rappela le cadre sur le buffet de ses parents où elle le tenait dans ses bras, lui, bébé de quelques mois, les pieds dans le sable fin, la mer lisse comme un miroir en arrière-plan. Il ne l’avait jamais connue autrement qu’à travers ces images figées et quelques films en VHS. Elle restait pour lui une présence permanente invisible, un fantôme omniprésent dans la conscience familiale.
Puis vinrent les lettres par dizaines, attachées par des élastiques, et des cartes postales glissées entre les plis. Gabriel décida de transporter le tout au salon. Plus d’espace, davantage de lumière. Du moins, c’est ce qu’il espérait.
Le coffre pressé contre sa poitrine, il enjamba les cartons pour s’installer dans le canapé. Le cuir pouffa sous son poids.
Il déplia les premières correspondances qui évoquaient des souvenirs de vacances, des amis perdus de vue, des vœux du Nouvel An, des invitations à des mariages, à des baptêmes, ainsi qu’une carte de condoléances adressée à Auguste pour le décès de sa femme. C’était pour sa grand-mère, qui n’avait connu aucun de ses petits-enfants. Ce bout de carton pesait à peine entre ses doigts ; et pourtant, il affichait l’addition : plus un seul grand-parent vivant. Gabriel réalisa qu’il n’avait plus de grands-parents. Du côté de son père, ils n’avaient jamais existé. La seule raison semblait être qu’ils vivaient à l’étranger dans un coin paumé, inaccessible. Il recevait deux cartes par an ; anniversaire et Noël, rien de plus.
Au fond du coffre, il trouva une lettre qui l’intrigua. Un trombone y retenait une photographie où figuraient un homme, une femme et un bébé de quelques jours, vêtu d’un body rose. Le visage de l’homme le gifla. Il avait vieilli, mais c’étaient les mêmes yeux ; Adam, son frère parti depuis treize ans. Sa main resta posée sur le cliché, incapable de le retourner ni de le lâcher.
Il déplia le courrier. Camille, la maman. Noa, la nouveau-née. Adam, marié, un enfant. Lui, une nièce. Le tremblement démarra de ses doigts, remonta le long de ses bras. Le souffle se coinça dans sa gorge. Il chercha son aérosol, pressa, inhala. La tête lui tourna.
Pourquoi Auguste avait-il gardé ce secret ? Gabriel avait pensé qu’Adam était peut-être mort, qu’il avait sombré dans ses addictions, et ses colères. Treize ans. Et il souriait. Un body rose, une femme, un berceau : toute une vie posée ailleurs, pendant que lui rangeait des morts dans des cartons.
Il relut la lettre, puis il détacha la photographie pour regarder au dos. Une adresse : Bruxelles, Belgique. Une date. Six ans, déjà.
Gabriel s’enfonça mollement dans le canapé, comme si les coussins pouvaient l’absorber tout entier. Il posa le courrier près de lui, ses doigts caressèrent l’accoudoir usé. Ce canapé avait appartenu à ses parents avant qu’ils ne le donnent à Auguste pour en acheter un neuf. Son esprit divagua.
Il a onze ans, abandonné sur ce même canapé, son doudou serré contre lui, à attendre qu’Adam rentre, à supporter la colère de Mère, exigeant qu’il reprenne le cours d’une vie normale. Mais sans son frère, qu’est-ce qu’une vie normale ? Il attendra des jours, des mois, des années, jusqu’à ce que la résignation s’impose d’elle-même.
Il se leva d’un bond, glissa la lettre et la photographie dans son portefeuille, puis ses pas résonnèrent dans le couloir. Il claqua la porte et sortit.
Gabriel entra sans frapper et sentit immédiatement l’odeur de lavande mêlée à celle du dîner qui mijotait dans la cuisine. Rien ne changeait vraiment ici.
Ses parents levèrent les yeux du canapé d’où ils regardaient les informations, Mère posa son Perrier citron sur la table basse.
Gabriel ? Qu’est-ce qui t’amène si tard, mon chéri ?
Il sortit la photographie de son portefeuille, ses doigts tremblèrent légèrement contre le papier glacé, les mots restèrent coincés quelque part dans sa gorge.
J’ai trouvé ça chez papi, dit-il en la montrant.
Catherine tendit la main. Gabriel la lui donna, observa son visage se transformer ; ses traits se durcirent puis se relâchèrent.
Il a l’air heureux.
Claude se pencha par-dessus elle. Il plissa les yeux pour mieux distinguer les détails, son souffle se coupa.
Est-ce Adam ? Qui sont ce bébé et cette femme ?
Elle haussa les épaules. Gabriel serra les poings dans ses poches, sentit la colère monter.
Vous le saviez ?
Nullement. Que vas-tu t’imaginer, enfin ?
Catherine soupira, rendit la photo à son fils. Ses doigts s’attardèrent sur ceux de Gabriel.
Nous n’avons jamais eu de nouvelles.
Pourquoi papi en a eues ? Pourquoi il nous a rien dit ?
Nous ne voulions pas de nouvelles. Certains silences méritent qu’on les respecte. Auguste, lui, le comprenait, ajouta son père.
Ça fait treize ans ? Adam ne vous manque pas ? Vous croyez pas que ça suffit ?
Ils se regardèrent. Leurs lèvres hésitèrent.
Si, répondit Claude.
Catherine baissa la tête, ses mains jointes sur ses genoux, elle prit la parole, les yeux dans le vague.
Ton frère a traversé des moments difficiles, très difficiles. Nous aussi. Son départ nous a apporté la paix.
Son époux lui saisit la main.
Elle ajouta :
Si Dieu lui a accordé la paix à lui aussi, tant mieux.
Mais, s’il savait que je…
Gabriel s’arrêta net. Catherine se leva du canapé et s’approcha.
Chercheras-tu à le revoir ?
Je ne crois pas. C’est un peu tôt. Là, j’ai plutôt les nerfs.
Si tu le retrouves, dis-lui que nous sommes prêts à lui pardonner, dit son père.
Il se tourna vers Catherine qui resta impassible et ajouta :
Le pardon est un devoir, non une faveur.
Gabriel sentit la colère prendre le dessus.
Et vous avez attendu treize ans avant que ça vienne ?
Silence. Les parents s’interrogèrent du regard.
Sais-tu comment elles se nomment ? demanda Claude.
Il inspira profondément avant de réagir d’un ton monocorde :
La maman s’appelle Camille et la petite fille, c’est Noa.
Ce sont de beaux prénoms, n’est-ce pas, Catherine ? ajouta Claude.
Elle opina.
Cette photo a six ans, putain.
Cesse ces grossièretés, Gabriel, cria sa mère.
Six ans, ça vous dérange pas ?
Que pouvons-nous y faire ? répondit-elle.
Ça vous dérange pas qu’il ait une famille et qu’on sache rien.
C’est le choix de ton frère.
C’est faux, c’est le vôtre. Pas le sien et certainement pas le mien. C’est quand même vous qui l’avez foutu dehors, bordel.
Arrête avec ces grossièretés.
C’est pas vrai, peut-être ?
Si, tu as raison. Le temps a passé, et le temps finit toujours par adoucir les rancunes, dit Claude.
Catherine se rassit et attrapa son verre. Elle tourna le dos à Gabriel, qui glissa la photographie dans sa poche. Il décida de ne pas les embrasser et sortit avec l’envie de hurler.
L’air nocturne caressa son visage. Il grinça des dents avant que ses jambes ne le portent vers le fleuve sans qu’il y réfléchisse. Le Lez coulait sous le soleil déclinant, ses eaux brunâtres reflétaient les platanes qui bordaient la rive. Quelques oiseaux surpris s’envolèrent.
À sa droite, l’aire de jeux surgit. Celle de son enfance. Les balançoires oscillaient dans la brise tiède. Le toboggan rouge délavé, le banc où Auguste s’installait toujours, son livre ouvert sur les genoux.
Il s’arrêta près des portiques vides.
Les chaînes grinçaient. Gabriel ferma les yeux pour retourner ici, dix-huit ans plus tôt.
Les mains d’Adam contre son dos. La poussée douce, régulière. Le monde qui bascule à chaque élan. Le ciel, puis le sol, le ciel, puis le sol.
Plus haut, Adam, plus haut !
Le rire d’Adam s’élève derrière lui. Il sent ses pieds décoller du sable à chaque montée. L’ivresse de voler, même quelques secondes. Auguste sur le banc, ses lunettes de lecture glissées sur le bout du nez, lève parfois les yeux pour leur sourire.
Tu es sûr ? répond Adam.
Allez. Plus fort.
Adam rit. Ses mains se posent, la poussée suivante l’envoie plus haut. Gabriel crie de joie, ses cheveux bouclés fouettent ses joues.
Je vole.
Gabriel rouvrit les paupières. Les chaînes se balançaient toujours, vides.
Son regard s’attarda au loin où l’on distinguait encore la maison de ses parents. Il avait fini par apprendre à voler tout seul. Il poussa la balançoire avec nervosité qui s’éleva en sursautant, avant de vriller sur elle-même.
Il reprit sa marche le long de la rive.