Le poids d’un souffle · les premiers chapitres
Chapitre 3 : Vers l’inconnu
On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage.
Gabriel grimaça sous l’effort alors qu’il soulevait le dernier bagage. Thomas s’approcha. Il avait fini par accepter de venir après avoir expliqué, avec le plus grand des sérieux, que quelqu’un devait veiller sur lui.
Gabriel referma le coffre et étala une carte routière sur le capot. Il proposa un itinéraire assez direct, bien qu’il se doutait que Thomas aurait quelque chose à redire. En effet, son ami avait une opinion sur tout et ressentait le besoin viscéral de garder le contrôle en toute circonstance. Ingénieur de formation, on aurait pu croire à une déformation professionnelle, mais ses amis d’enfance, eux, n’étaient pas dupes. C’était ancré en lui avant même ses premiers pas. Il pencha sa tête brune sur la proposition d’un air dubitatif.
C’est un peu vieillot, ton système.
Je préfère le papier, tu sais très bien, répondit Gabriel.
L’index de Thomas traça évidemment un autre chemin.
Trois jours au lieu de deux. Gorges du Tarn, Morvan, puis Bruxelles. On profitera du voyage au moins.
C’était toujours pareil, pas la peine de s’opposer : son ami à ses côtés valait bien un jour de plus. Il donna son accord alors que Lyra arrivait d’un pas nonchalant. Elle les embrassa avant de jeter son sac de randonnée sur le siège, puis sortit son appareil photo polaroïd et appuya au moment où Gabriel repliait la carte.
Prêts pour l’aventure, les gars ? demanda-t-elle.
Deux sourires se dessinèrent en réponse et ils terminèrent le chargement. Thomas cala l’étui de son violon sous la plage arrière, puis glissa sa canne à pêche le long de la portière. Le détour par le Morvan venait de trouver son explication. Quant à Gabriel, il vérifia la glacière, la présence des croquettes et de la balle orange de Merlin. Son chien avait le droit de prendre du plaisir aussi.
Amandine sortit de l’immeuble, les traits tendus. Gabriel franchit les quelques pas qui les séparaient. Il frissonna.
T’inquiète, ça va aller.
Je n’aime pas ça. Te savoir loin.
Elle l’enlaça et posa sa joue contre son épaule. Il enfouit son visage dans ses cheveux parfumés à la camomille.
Ils respirèrent ensemble. Gabriel ferma les yeux. Ses bronches se serrèrent. Il sortit la Ventoline de sa poche. L’aérosol siffla deux fois avant que l’air ne redevienne accessible.
Amandine appuya sa paume sur sa poitrine. Elle sentit la faible amplitude de ses inspirations.
Tu n’as rien oublié ? T’es sûr ?
Gabriel secoua la tête. Elle l’embrassa, esquissa un sourire factice. L’aimer, c’était dire oui, même si elle voulait qu’il reste près d’elle.
Il se dirigea vers le Dacia alors que Thomas s’installait au volant.
Je commence, proposa-t-il.
Ça m’aurait étonné. Monsieur je-prends-le-contrôle, dit Lyra.
Elle échangea un clin d’œil avec Gabriel, qui haussa les épaules.
Vous prendrez soin de Gabriel ? demanda Amandine.
J’ai créé un groupe WhatsApp. Tu auras tous les détails en direct, répondit Lyra.
Ses doigts tapotèrent son écran. Le téléphone d’Amandine tinta.
« Vous êtes invités à rejoindre le groupe. Road-trip-a-Bruxelles. »
C’est pour toi, ma belle, lança-t-elle d’une voix appuyée.
Amandine leva un pouce alors que Gabriel montait dans la voiture. Son regard chercha le sien à travers le verre fumé. Elle agita la main. Il lut encore l’inquiétude sur son visage.
Allez, on bouge, proposa-t-il.
Thomas tourna la clé de contact, néanmoins il garda le pied sur le frein. Claude et Catherine s’approchaient. Ils longèrent le véhicule. Gabriel abaissa la vitre. L’air chaud de juillet s’engouffra dans l’habitacle.
Qu’est-ce qui se passe, Mère ?
Nous nous promenions le long du fleuve. Nous sommes venus voir si tu étais déjà parti. As-tu pensé à tout ?
Ne vous inquiétez pas, Mère, j’ai rien oublié.
Embrasse Adam de notre part, dit Claude.
Catherine se faufila derrière son mari et se pencha vers Gabriel pour effleurer sa joue d’un baiser.
Prends soin de toi, mon chéri. Ne commets pas d’imprudence. Que Dieu te protège.
Promis, Mère.
Dis-lui que nous pensons souvent à lui et que nous serions heureux de le revoir. Un fils demeure un fils, quoi qu’il arrive, insista Claude.
Je lui transmettrai le message. Treize ans de silence, ça devrait suffire.
Nous pouvons convenir qu’il y a prescription, ajouta son père.
C’est ça, répondit Gabriel. C’est le bon mot « prescription ».
Catherine força un sourire.
La chaleur commençait à s’imposer dans l’habitacle. Lyra ouvrit la fenêtre.
Et si on y allait avant de cuire ? demanda-t-elle.
Le SUV s’éloigna lentement. Dans le rétroviseur, Amandine agitait la main. Claude et Catherine l’imitaient.
Ta mère nous infantilise toujours, c’est ouf, dit Lyra.
Ouais, c’est plus fort qu’elle, expliqua-t-il.
Et toi, tu réponds systématiquement, « oui, Mère, oui, Père… ». Tu peux pas leur dire que t’es plus un gosse ?
Ce n’est pas ma faute si je suis né dans une famille qui a des principes, et une foi immuable.
Lyra n’insista pas. Dieu et ses principes avaient toujours été des étrangers pour elle. Elle se contenta d’observer Merlin, qui passait sa tête brune par la fenêtre arrière. Sa langue, rose et humide, pendait alors que ses yeux scrutaient la route droit devant. Elle pensa que les animaux ne s’encombraient pas de tous ces principes et qu’ils avaient bien de la chance.
Une notification résonna dans l’habitacle. Gabriel saisit son téléphone.
Un message d’Amandine s’afficha à l’écran : Bon voyage… Des bisous. Il claqua un émoji-cœur en réponse.
Pas trop déçu qu’elle ne puisse pas venir ? demanda Lyra.
Je n’ai pas le choix.
Il marqua une pause, inspira, puis devint grave.
C’est plus simple comme ça. Ça lui fera des vacances. Entre le boulot et moi, ça fait trop de travail.
Une toux sèche s’échappa de sa gorge. Brève. Discrète. Il saisit son inhalateur sans pour autant le porter à sa bouche. Il observa Petit-Génie et pensa à toutes ces fois où il était intervenu pour toujours exaucer le même et unique vœu. Continuer de respirer.
Montpellier défilait par les vitres. Grues et palissades bordaient les trottoirs jusqu’à ce qu’un panneau orange leur barre la route et leur indique une déviation à prendre. Cette ville et ses habitants ne connaissaient pas le moindre répit et, depuis plusieurs décennies, quand des travaux s’arrêtaient quelque part, ils surgissaient aussitôt une ou deux rues plus loin.
Thomas tourna à droite. Puis à gauche. Encore à droite. Les pâtés de maisons s’enchaînèrent et l’autoroute apparut enfin.