Le poids d’un souffle · les premiers chapitres
Chapitre 2 : L’affrontement
Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles.
Gabriel poussa la porte de l’appartement. Merlin se précipita vers lui, queue battante et truffe humide contre sa main. Il l’avait récupéré à la mort d’Auguste. Il s’accroupit :
Salut, mon vieux. Toi, au moins, tu es toujours content.
Ses doigts caressèrent le pelage noir et feu du berger allemand qui le fixait, les yeux brillants.
Papi te manque pas trop ?
Il lui lécha le visage et pivota sur lui-même.
Gabriel sortit Petit-Génie. L’air siffla dans ses poumons. Il attrapa la laisse rouge pendue près de l’entrée.
Allez, viens.
Ils descendirent dans la cour de la copropriété. Merlin renifla chaque recoin, marqua son territoire contre le laurier-rose. Gabriel le suivit, regard dans le vague, pensées tournées vers le passé.
Les doigts d’Adam s’accrochent aux siens. Gabriel, sept ans. Le bracelet brésilien pèse dans sa paume. Un cadeau d’Adam avant qu’il ne parte en colonie de vacances. Une promesse de son frère, je reviendrai toujours vers toi.
Toujours. Un mot, un mensonge dans son essence même. Il baissa les yeux et frappa de son pied une pigne de pin échouée sur le sol. Merlin prit cela pour un jeu. Il tira sur sa laisse, manquant de faire tomber Gabriel.
Gabriel prépara les ingrédients : Pâtes, lard, œufs, crème et parmesan. Pas les véritables pâtes carbonara italiennes, non. Gabriel préférait la version à la française, où on devait couper les oignons et le lard en petits dés, séparer les jaunes des blancs, faire chauffer la poêle, puis incorporer et réserver au bon moment les ingrédients tout en respectant la règle essentielle d’ajouter les jaunes à la fin pour rendre le tout onctueux et légèrement coloré.
Il s’approcha de la casserole et huma les odeurs avant de goûter. Il releva le menton d’un air satisfait.
Merlin se leva d’un bond, les oreilles dressées. Ses yeux fixèrent la porte alors que des pas résonnaient dans le couloir.
Amandine entra, les épaules affaissées, sa longue chevelure rousse collée par la transpiration de juillet. Elle accrocha son sac à main au porte-manteau.
Salut, mon cœur.
Gabriel lui lança des baisers de loin.
Le bisou, après la douche. Cette chaleur me tue, ajouta-t-elle.
Elle disparut dans la salle de bains.
Gabriel dressa la table pendant que l’eau coulait derrière la porte. Il l’entendit chantonner et sourit.
Quelques minutes plus tard, Amandine revint, cheveux humides, tee-shirt ajusté. Il la regarda en s’attardant sur son décolleté.
Pas touche, ce n’est pas le moment, j’ai faim. Elle l’embrassa, deux fois.
Il posa sa main dans le creux de ses reins pour la serrer contre lui. Elle se laissa entraîner et lui murmura à l’oreille : « ça sent trop bon, on mange ? ».
Ils s’installèrent face à face.
Amandine raconta son travail à la clinique, les urgences, la canicule qui multipliait les malaises. Il l’écoutait, hochait la tête au bon endroit, mais n’avait qu’une chose à l’esprit, cette photo qui s’impatientait. Encore une phrase d’Amandine, encore une, et il lui dirait. Elle comprit.
Et toi, ta journée ?
J’ai trouvé quelque chose chez papi, dit-il, sortant d’une apnée incontrôlée.
Je me doutais que tu étais tracassé.
Il lui poussa la photo du bout des doigts, puis la lettre et parla de la visite chez ses parents.
Je dois le retrouver, Amandine. J’en ai vraiment besoin.
Il tripotait sa serviette avec impatience. Elle baissa les yeux vers leurs doigts mêlés ; elle imagina ce qui allait suivre, il demanderait à partir, et elle répondrait oui, parce que c’était la seule façon de lui dire qu’elle l’aimait.
Je sais que tu ne pourras pas t’absenter à cause de ton travail. Ça t’ennuie si je t’abandonne quelque temps ? questionna-t-il.
Amandine releva le menton, remarqua que la respiration de Gabriel sifflait légèrement. Elle tendit la main qu’elle posa sur la sienne.
Quand ?
Jeudi.
Tu ne fais pas dans le détail. C’est dans quatre jours. Tu es sûr de toi ?
Alors, t’es d’accord ?
Je ne peux pas dire non, enfin. Ça m’inquiète, c’est tout.
Ses yeux verts ne cillaient pas. Il ajouta :
Je serai pas seul. Thomas et Lyra devraient m’accompagner. Je ne les ai pas encore prévenus, mais…
Elle le coupa net :
Ça me convient. J’ai effectivement beaucoup de travail. Je continuerai les décos de l’appartement après la clinique.
T’es sûre ?
Oui, mais emmène Merlin. Je ne pourrai pas m’occuper de lui pendant ton absence.
Quelques minutes s’écoulèrent. Ils terminèrent leur dîner. Puis, alors qu’il observait Amandine ranger la cuisine, son regard chavira du côté obscur. C’était plus fort que lui. Il basculait du blanc au noir en une fraction de seconde. À quoi bon cette déco, ces étagères, puisqu’elle finirait par plier bagage comme tout le monde.
Amandine ?
Elle se retourna, insouciante du tumulte qui l’habitait.
Tu réalises que tous ces projets d’appartement, c’est peut-être pour rien ?
Le sourire d’Amandine s’effaça. Elle posa le torchon, s’approcha lentement.
Pourquoi tu me dis ça ?
Gabriel haussa les épaules.
Tu vas t’enfuir avant la fin ?
Amandine s’assit à côté de lui. Elle prit ses mains dans les siennes.
Gabriel, tu me fais mal, et je crois que c’est le but. Tu veux la vérité ? J’y ai pensé. J’ai peur. Mais je ne partirai pas.
Elle resserra ses doigts sur les siens. Sa mâchoire se crispa. Lui rendre la pareille, une fois, juste pour qu’il comprenne ce que ça faisait. Malgré cela, elle se contrôla et afficha pour unique défense un masque de fermeté :
Et arrête de me tester, bordel.
Gabriel baissa les yeux.
Pardon. Je… j’ai besoin de savoir que tu ne vas pas disparaître.
Amandine lui souleva le menton. Abdiquer et l’aimer pour ce qu’il était.
Regarde-moi. Je ne suis ni Adam ni tes parents. Je suis là, je te tiens, je ne te lâcherai pas. Même quand tu es un gros bêta qui met ma patience à l’épreuve.
Gabriel esquissa un sourire. Le côté obscur s’évanouit.
Je t’aime aussi. Et merci de me supporter quand je deviens…
Humain ? l’interrompit-elle. Tu as le droit d’avoir peur, Gabriel. La mucoviscidose, c’est une maladie de…
Une larme s’échappa. Elle l’essuya d’un revers de main et reprit :
Juste… arrête de douter de moi.
Gabriel laissa ses doigts glisser le long de son dos. Amandine se cambra, leurs respirations se mêlant dans la pénombre de la chambre.
Elle prit ses poignets, les guida au-dessus de sa tête contre l’oreiller. Ses hanches trouvèrent leur rythme, lent et profond. Elle le fixait, paupières mi-closes, cheveux roux épars sur sa joue.
Il observait chaque détail. Jeudi, déjà. Il voulait emporter tout cela avec lui. Il dévorait la moindre courbe du regard avant de sentir sous ses doigts, ses seins gonflés qui l’envoûtaient à chaque mouvement. Ses lèvres s’entrouvrirent. Elle l’embrassa langoureusement.
Elle bascula en arrière, ses mains se refermèrent sur ses épaules, ses ongles s’enfoncèrent légèrement dans sa peau, puis son corps tout entier lâcha prise. Il la rejoignit.
Blottis l’un contre l’autre, les jambes entremêlées, ils restèrent là en silence à écouter le battement de leur cœur.
J’aimerais qu’on change quelque chose dans la chambre, murmura-t-elle.
Ses doigts caressèrent sa poitrine.
Tu penses à quoi ? demanda-t-il.
Un voilage aux fenêtres, dit-elle en relevant la tête vers lui. Pour avoir de la lumière, tout en gardant notre intimité.
Gabriel glissa sa main dans ses cheveux.
J’adore te regarder quand on fait l’amour.
Elle sourit, posa un baiser sur son épaule.
Il resserra ses bras autour d’elle avant de fixer le plafond où Adam sembla apparaître.
Ils s’endormirent.
Gabriel se redressa dans le lit, les cheveux emmêlés, et attrapa son téléphone sur la table de nuit. Amandine était sortie depuis un moment. Il avait entendu la porte dans son sommeil.
Lyra décrocha à la quatrième sonnerie.
Gabriel ? T’as vu l’heure ?
Je dois te parler. C’est urgent.
Un dimanche matin ? J’ai fermé le salon tard hier soir, dit-elle. Je suis crevée.
Elle pensa aux quatre heures sans répit qu’elle avait passées pour réaliser le tatouage d’un dragon sur le dos d’un type qui avoisinait les deux mètres. Et puis Gabriel n’appelait jamais à cette heure pour rien ; quelque chose dans sa voix la fit se redresser avant même qu’il ne donne de précisions.
J’ai retrouvé Adam. Je vais à Bruxelles, lança Gabriel.
Un silence. Puis un grognement.
Quoi ? Attends, laisse-moi me réveiller.
Gabriel entendit des bruits sourds. Il patienta, fixant le téléphone.
OK. Explique-moi, reprit-elle.
Elle écouta.
Je veux que vous veniez avec moi. Toi et Thomas.
Quand ?
Jeudi. Départ à onze heures.
Cette semaine ?
Lyra siffla entre ses dents. Elle enchaîna aussitôt :
Gabriel, tu réalises que c’est dans quatre jours ?
Alexandra peut tenir le salon, non ?
Probablement. Mais c’est mon employée. Je ne lui ai jamais donné de telles responsabilités et j’ai un planning chargé. Je ne sais pas si elle pourra l’assumer.
Je dois vraiment te supplier ?
Putain. Quatre jours. Enfin, trois. Même si j’avais prévu de poser des congés, c’est chaud.
Gabriel serra le téléphone.
Allez. Ne me lâche pas sur ce coup, s’il te plaît.
Tu fais chier, Gabriel. Je vais voir ce que je peux faire. Mais pas de bad trip. Je veux que ce soient des vacances aussi. Promis ?
Promis.
On se retrouve chez toi ?
Oui. Dix heures trente.
J’appelle Alexandra. Je te tiens au jus.
Gabriel raccrocha et composa dans la foulée, le numéro de Thomas. Son ami répondit immédiatement. Voix claire et posée. Il s’inquiéta. Ce n’était pas dans ses habitudes de recevoir un coup de fil un dimanche matin.
Gabriel répéta son explication. Thomas ne l’interrompit pas, mais sa réaction fut directe et sans ambiguïté :
Après tout ce que tu as enduré. Ça fait treize ans. Pourquoi maintenant ? Pourquoi dans l’urgence ?
Parce que c’est le moment.
Quel moment ? Celui de faire face aux problèmes ?
Pourquoi tu dis ça ?
Tu connais mon opinion sur Adam. J’ai vu la même chose que toi ce soir-là. En plus, ma famille a organisé une cousinade. J’ai promis d’être là.
Gabriel se pinça les lèvres.
Thomas…
Si Adam voulait reprendre contact, il l’aurait fait, non ? Et si on essayait d’abord par téléphone ? Ou par courrier ? Cette confrontation directe… Je n’aime pas ça.
Putain. Tu me protèges de quoi exactement ? De vivre les derniers moments qui me restent comme je l’entends ?
Le temps s’étira. Gabriel attendit, les mâchoires crispées. Il dut s’asseoir au bord du lit, la main à plat sur la poitrine avant que Thomas ne reprenne :
Laisse-moi réfléchir. Tu souhaites partir quand ?
Dix heures trente jeudi. Chez moi.
Silence.
Alors ? insista-t-il.
Je te dis ça. On se rappelle.
Gabriel raccrocha et posa le téléphone sur ses genoux. Son ami l’avait contrarié. Pourquoi cette opposition ? Depuis quand Thomas décidait-il à sa place de ce qui était bon pour lui ? Tout le monde semblait savoir mieux que lui ce dont il avait besoin.
Il se leva et fouilla dans le tiroir de la table de nuit. Le bracelet brésilien gisait là, cassé, ses fils multicolores emmêlés. Il le prit délicatement et se rendit à la cuisine.
Il étala les brins sur la toile cirée, examina les nœuds défaits. Ses doigts retrouvèrent instinctivement les gestes appris enfant. Un brin rouge, un brin jaune, entrelacer, serrer. Le bracelet reprit forme peu à peu.
Il se revit à onze ans.
Un mercredi. L’étang miroite sous le soleil de midi. Lyra enchaîne les roues, ses cheveux bruns voltigent à chaque mouvement. Thomas, assis sur un siège pliant, observe son bouchon au bout de la ligne avec une patience de moine. Gabriel croque la scène dans son carnet.
Tu crois que tu vas attraper quelque chose ? demande-t-il en dressant son crayon devant lui pour prendre les repères.
Thomas soupire :
Si Lyra cesse de faire trembler la terre, sans doute.
Je fais pas trembler la terre, je m’entraîne.
Elle se redresse, les joues rouges d’effort.
Tu t’entraînes pour quoi faire ? questionna Thomas.
Pour être libre. Ça te ferait du bien à toi aussi.
Auguste, installé sur sa chaise, sous le chêne, lève les yeux de son livre :
Ah, la liberté… J’y ai pensé toute ma vie sans jamais vraiment la saisir.
Eh ben, pas moi, répond-elle.
Elle prend son élan pour une nouvelle roue. Ses pieds glissent et elle s’effondre dans l’herbe, jambes en l’air.
Gabriel sourit. Lyra, Thomas, sans eux, rien n’aurait eu la même saveur. Il noua le dernier brin et fixa le bracelet réparé à son poignet.
Il se rendit ensuite dans la chambre et sortit son sac de randonnée du placard pour y déposer avec soin tee-shirts, jeans, caleçons et chaussettes. Il vérifia ensuite, la présence de la lettre d’Auguste et de la photographie d’Adam dans son portefeuille. Bientôt, il aurait une réponse. Peut-être pas celle qu’il attendait, mais il en aurait au moins une de la bouche de son frère. Il ferma le sac et le déposa près de la commode avant de descendre à la cave. Il lui restait à contrôler le matériel de camping : tente, table, fauteuil et autres éléments indispensables pour le bivouac. Pas question de dormir dans un camping. Cela avait toujours été les conditions du groupe, depuis les colonies de vacances où ils avaient tout appris sur l’autonomie en pleine nature. Trois jours à bouillir. Trois jours à faire semblant de penser à autre chose.