Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Huit · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres

Première partie

Chapitre 1 : Toulon, 20 juillet 2005, 08h50

Mourillon, Maison de Maggué.

Empressée de retrouver Jérémy avec qui elle envisageait depuis quelques mois de nouer une relation plus intime, Rachel marchait d’un pas rapide. Les cheveux bruns coupés à la garçonne, de grands yeux verts, un sourire charmeur, elle était mince, un rien athlétique et s’était habillée pour la circonstance : un débardeur de couleur rouge au décolleté échancré, un corsaire en lycra, et des chaussures de sport enfilées sur de fines socquettes.

Elle lui avait proposé son aide pour finir son emménagement sans savoir que Jérémy se sentait réellement submergé : A l’issue de son concours, il avait rejoint sa région natale où l’hôpital Font-Pré lui avait offert un poste d’interne en pédiatrie. Une occasion rêvée pour renouer avec ses racines. Mais cela avait dû commencer par l’installation dans la maison de famille, désertée depuis plus de vingt ans. Les fantômes du passé l’avaient attendu aux portes de l’oubli et allaient surgir pour lui révéler l’impensable.

Rachel arriva sur place : Numéro 236 ; la Maison de Maggué. Une vieille maison de village : façade de pierre, volets clairs, une porte massive déformée par le temps, pas de nom, pas de sonnette. Elle frappa à l’aide du marteau en fer forgé. La rue résonna autour d’elle.

Quelques instants plus tard Jérémy apparut ; brun, ébouriffé, pas rasé, les yeux gonflés de sommeil, en tee-shirt et caleçon court.

Bonjour, Rachel. Je suis content de te voir.

Moi aussi. Tu as l’air d’avoir passé une mauvaise nuit.

Elle n’a pas été de tout repos : J’ai eu trois SAMU et j’ai dormi quatre heures.

Ça s’est bien terminé au moins ?

Oui. Un enfer en fait…, garda-t-il. C’était moins difficile que ce qui t’attend. Je t’avertis, c’est le chantier ! Tu vas regretter de m’avoir proposé ton aide.

Un chantier. Allons voir ça ! Tu as sauvé trois enfants cette nuit, mais c’est moins dur que d’emménager.

Elle sourit, fit semblant de retrousser ses manches, puis l’embrassa au coin des lèvres.

Jérémy frissonna de plaisir.

Allez, pousse-toi un peu que je voie ça. Un chantier…

Elle se faufila à l’intérieur : Un désordre innommable régnait dans la maison. Son entrain se volatilisa aussitôt. Chantier ? Il a dit chantier, mais cela ressemble davantage à un entrepôt ! De nombreux cartons s’entassaient dans les escaliers et le salon. Certains avaient même expulsé leur contenu tout près. Sur la table basse, face à un mobilier en formica orangé, une canette de Coca-cola étranglée s’appuyait à une pile de courrier.

Depuis combien de temps est-ce dans cet état ? Un peu de tact, soyons moins directe.

Un certain temps à vrai dire. Une éternité en réalité, pensa-t-il. Plus personne ne vit ici depuis très longtemps et avec mon travail, les gardes et les astreintes, je n’ai pas trouvé une minute.

Rachel n’insista pas. Elle sentit qu’elle s’engagerait sur un terrain glissant.

Veux-tu un café ?

Elle acquiesça de la tête et Jérémy disparut dans la cuisine. Le seul endroit rangé dans lequel il devait vivre le plus souvent. Elle posa sa veste sur le dossier d’une chaise et flâna à droite, à gauche, histoire d’établir une stratégie de rangement. Par où commencer ?

Elle s’arrêta devant quelques bibelots en porcelaine qu’elle caressa du bout des doigts, une petite famille de chats gris et blancs, un troupeau d’éléphanteaux nacrés, et contempla avec intérêt un sous-verre sur une étagère. Une photographie de famille à la couleur passée, où Jérémy et ses parents se tenaient debout, tout sourire, blottis les uns contre les autres, la mer en arrière-plan, quelques voiles et mouettes blanches figées dans la clarté d’un ciel sans nuage. Jérémy avait la même coupe de cheveux, le même regard qu’aujourd’hui. Le papa était beau garçon, une mèche lui tombait devant les yeux. Il avait posé sa main dans le creux des hanches de sa femme. Une beauté hors norme, dont les longs cheveux blonds bouclés semblaient flotter sur ses épaules. La photo devait remonter à une vingtaine d’années.

Ce sont tes parents ? demanda-t-elle en prenant le sous-verre.

Jérémy la rejoignit, observa avec tristesse ce souvenir d’enfant. Il se pinça les lèvres nerveusement.

Ils sont morts quand j’avais cinq ans…

Les mains de Rachel lâchèrent prise. Le cadre se brisa sur le carrelage où les débris s’éparpillèrent. Son visage pâlit comme la lune derrière la brume alors que ses yeux verts se voilaient. « Je suis désolée Jérémy… » Elle détourna son regard et alla s’asseoir dans le fauteuil face à la baie vitrée.

Rachel avait ramené ses genoux à la poitrine et semblait vraiment troublée. La mort, toujours la mort. Nous ne sommes que reflet.

J’ai aussi perdu mes parents, toute petite. Ça m’a vraiment perturbée. Je suis vraiment désolée… J’espère que tu ne m’en veux pas.

Jérémy fit un geste de la main pour signifier qu’il y avait plus grave, mais il s’agissait de convenance. Il s’accroupit et recueillit les plus gros morceaux. Cette photographie est la seule qui nous réunisse. Sur les autres, papa ou maman prenait la photo et il en manquait inévitablement toujours un. Toujours, des moitiés de souvenirs.

Dans la cuisine, la cafetière toussota, comme pour annoncer qu’il fallait passer à autre chose. Il se leva. Reposa le cadre sur l’étagère.

Le café est prêt. Veux-tu une petite ou une grande tasse ?

Grande, merci. J’en ai vraiment besoin.