Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Huit · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres

Chapitre 3 : Toulon, 22 juillet 2005, 23h50

Mourillon, Maison de Maggué.

Qu’est-ce que le passé d’un enfant de cinq ans ? Qui peut le dire vraiment ? Une succession de joies, de pleurs, de découvertes, ou encore un gros paquet d’émotions où le cœur domine plus que la raison ? Les souvenirs grandissent et se transforment toujours un peu avec l’âge. Inévitablement, ils se déforment, s’étirent, se diluent avec le temps et finissent même par disparaître totalement. Alors, quand on a trente ans, comme Jérémy, il en reste encore quelques-uns. Il y a ceux dont on se souvient simplement et ceux que les proches racontent un soir à table lors d’une réunion de famille. Mais, Jérémy n’avait jamais eu droit à : « Te rappelles-tu, chérie, quand le petit est tombé dans la boue et qu’il a hurlé en pleurant, « Maman, maman, j’chui tout chali, j’ai du caca partout ! » ou encore, te rappelles-tu la jolie blondinette qu’il tenait par la main, à la maternelle, et qu’il embrassait d’un gros bisou baveux avant de rentrer à la maison » Et bien non, Jérémy n’avait pas ce genre de souvenirs. Uniquement les siens : Ceux des autres, enterrés avec leur propriétaire, dans la tombe, digérés par les vers.

Sa grand-mère, Maggué, décéda peu de temps avant sa naissance. Il avait perdu sa mère alors qu’il n’avait que trois ans, et deux ans plus tard, son père ne lui avait pas survécu. Une hécatombe, un génocide dans le cœur d’un enfant. À l’exception de ses parents adoptifs, Marie et Julien Coudert, il ne lui restait aucune famille. Alors, la peur l’avait assailli et l’empêchait de croire que ces reliques pourraient lui raconter de belles histoires. Ne pas les déranger, les laisser jusqu’à la fin des temps…

Rachel avait ouvert le buffet. Un meuble massif à deux étages. Dans la partie supérieure, il n’y avait rien d’exceptionnel ; de la vaisselle en porcelaine peinte à la main, deux vases en verre teinté, un rouge, un bleu, dont le fond supportait une fine couche de calcaire. Ils remplirent trois cartons. Jérémy irait à IKEA acheter une ménagère neuve. Une façon symbolique de prendre réellement possession des lieux.

En bas, c’était une autre histoire : tout le contenu s’écroula lorsqu’il ouvrit les portes. Une tonne de papier, de photos en vrac, de coupures de presse, se déversa en cascade à ses pieds. Un cauchemar. Combien de souvenirs allait-il déterrer de ce monticule ? Combien de bons ? Combien de mauvais ? Ne pas y toucher : Le passé brûle parfois comme l’Enfer, lui cria la voix panique.

Rachel avait plongé les mains dedans, comme un enfant le ferait dans un coffre à jouets. Jérémy l’avait observée, une fois de plus, sans pouvoir rien dire. Il avait l’impression de la connaître depuis toujours, que sa bonne humeur, son entrain, le poussaient à tout accepter. Et ça, ce n’était pas qu’une impression. Il n’avait jamais su lui dire non. Courage, elle est de ton côté. Exhume ce sordide passé et va de l’avant… Elle n’attend que ça…

Il rassembla un tas, qu’il posa sur la table du salon, avec cette voix intérieure qui répétait sans cesse « Tu vas le regretter, comme tu vas le regretter ! » alors que sa raison lui lançait « Vas-y, n’aie pas peur. Fonce ! » Il s’assit, et resta immobile quelques secondes, l’esprit occupé par ses pensées dignes d’un schizophrène en combat permanent avec l’autre-lui-même.

Quelque chose ne va pas Jérémy ?

D’après toi, vais-je trouver des bons ou de mauvais souvenirs ? Bons, réponds bons. Un petit coup de pouce pour la suite.

Il n’y a peut-être rien du tout, là-dedans. Tu ne devrais pas te faire autant de soucis.

Jérémy exprima un sourire forcé. Rachel posa une pile de papiers à côté de la sienne et s’assit tout près.

Que s’est-il passé ? Tu ne veux pas en parler ? Tu sais, ça fait toujours du bien de se confier. [Silence]. Elle faillit crier pour le bousculer, mais jugea qu’il ne fallait pas aller trop loin. Allez, ne garde pas tout ça pour toi, bon sang ! Partage… Jérémy, partage.

Il la regarda sans tourner la tête, se pinça les lèvres et farfouilla dans la pile devant lui sans vraiment penser à ce qu’il faisait.

Mon père est mort le jour de mes cinq ans… Tu te rends compte ; à chaque fois que je fête mon anniversaire, une partie de moi meurt avec le souvenir de mon père. Toute l’année, je vis avec ça. Je redoute que cette date arrive et elle arrive toujours. Tu vas me dire que c’est évident, mais chaque année la douleur revient, comme une crise d’arthrose insupportable. Et je n’ai aucun remède. Il se mit à trembler et sa voix reprit cette intonation infantile : Petite, aiguë, tremblotante. Il avait revêtu la peau de Jerémy-80, le petit bonhomme à peine plus âgé que celui présent sur la photographie. Comme je voudrais être né un vingt-neuf février. Tu vois, le vingt-neuf… Une fois tous les quatre ans. Ça serait tellement mieux ; une fois tous les quatre ans !

Mais, que s’est-il passé ? Donne-moi les détails, enfin !

Et bien, il avait fait beau toute la journée. Je m’en souviens parce que nous sommes allés jouer au ballon, sur la plage, avec papa. Le soir, y’avait une belle surprise à la maison : Un gros gâteau au chocolat avec une bougie bleue en forme de cinq dessus. Et j’avais eu un superbe cadeau : une trousse de chercheur d’or ; une petite lampe torche, toute noire… avec un anneau chromé, une carte et une boussole blanche et rouge. Papa, il m’avait laissé sortir dans le jardin. Je voulais essayer ma lampe dans le noir et trouver le trésor. Un vrai trésor, parce que y’a toujours des tas de trésors dans le jardin. Aux pieds des arbres, tu sais ; on creuse un peu, et on trouve tout plein de choses. Papa, il organisait souvent des chasses au trésor dans le jardin et moi j’aimais ça. J’n’en ai plus fait depuis… » Rachel prit sa main dans la sienne. Il ravala un sanglot. « Papa, il travaillait. Marie était venue pour lui donner les sous du magasin. Elle fermait la boutique parce que papa, il voulait rester avec moi après l’école. Il était trop gentil mon papa. Il était assis, là juste à côté. Je pouvais le voir du jardin. Mais, au début, j’n’savais pas que j’n’étais pas tout seul. Y avait des yeux derrière les arbres. Ils me surveillaient, ils étaient là pour moi. Mais moi, je cherchais mon trésor, je ne voulais pas voir les yeux. Et je les ai vus. Ils étaient grands, très grands. J’ai crié, mais papa, il n’a pas entendu. Et puis y’avait cette lumière, une lumière violette. Alors je me suis retourné, parce que y’a pas de lumière violette dans mon jardin et j’ai vu… toutes ces bestioles voler autour de moi. Il y en avait partout. Elles me frappaient la figure, j’n’arrivais pas à garder les yeux ouverts. J’avais peur que les bestioles, elles rentrent dedans. Alors j’ai mis mes mains sur mon visage et j’ai regardé entre mes doigts : au milieu des bestioles y’avait une ombre, avec de grands yeux comme ceux derrière les arbres. C’était les mêmes. Papa, il ne voyait pas. Marie, non plus. Je n’pouvais pas bouger. Y’a tout qui tremblait dans mes jambes et les bestioles, elles tombaient par terre. Alors, j’ai encore crié et puis, il s’est mis à pleuvoir. Une averse épouvantable avec de très grosses gouttes. Je n’pouvais pas bouger, mes pieds, ils s’enfonçaient dans la boue. Les bestioles, elles flottaient dans l’eau. On aurait dit de gros papillons, tout gris. Et puis, y a eu un grand boum. J’ai cru que c’était le tonnerre, mais c’était trop fort, c’était à côté de moi, derrière les arbres, comme un coup de canon. L’ombre m’a regardé avec ses grands yeux. Je les ai vus se retourner. Ils se sont retournés dedans, tout blancs, et l’ombre, elle est tombée devant moi, dans la boue. J’ai crié encore plus fort. Parfois, j’entends encore mon propre cri et je vois ces grands yeux dans mes rêves, et même dans la glace le matin quand je me brosse les dents. Je les vois partout. Ils remplacent les miens, ils me font peur et me dévorent. » Rachel lui serra la main avec compassion. Comme si cela avait été un déclic, un retour au monde réel, il reprit sa voix d’adulte et se pinça à nouveau les lèvres. Tu es la seule au courant… avec mes parents adoptifs. Mon père et Marie ont fini par m’entendre et ils ont accouru. Marie m’a ramené à l’intérieur pour téléphoner à la police alors que mon père restait dehors… Je ne l’ai plus jamais revu. Quand la police est arrivée, il n’y avait plus personne dans le jardin. L’ombre avait disparu avec lui.

Mais alors, rien ne dit qu’il soit mort.

La police l’a cherché longtemps sans succès. Marie s’est occupée de moi pendant ce temps. Mais mon père ne m’aurait jamais abandonné. J’ai beau tourner toute cette histoire dans ma tête, je me refuse à croire qu’il m’ait abandonné. J’étais tout ce qu’il lui restait. Il est forcément mort.

Un voile humide avait envahi le regard de Jérémy. Rachel n’avait plus envie de le bousculer. Elle avait percé une couche déjà bien douloureuse. Patience… Ne pas le bousculer… Mais il faudra que je sache… Je dois savoir.

Tes parents s’appelaient comment ?

Erik et Mégane… Erik avec un « K ». Mon grand-père était allemand et il avait insisté pour qu’Erik s’écrive avec un « K ».

Jérémy la regarda d’un air intrigué. Rachel semblait perdue dans ses pensées. Qu’est-ce qu’elle a ? Il lui serra spontanément la main dans la sienne.

J’irai porter des fleurs demain. Cela fait une éternité que je ne suis plus allé au cimetière. Tu m’accompagneras ? J’aurai besoin de compagnie…

Je n’aime pas les cimetières… Mais je viendrai, finit-elle par répondre.