Huit · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres
Chapitre 5 : Toulon, 15 juin 1975, 7h40
Mourillon, Rue Chaulieu
La caserne des pompiers de Toulon avait élu domicile sur le boulevard, et les commissariats ne manquaient pas non plus. On était en 1975. Bien avant que Jérémy ne naisse et que Rachel ne débarque dans sa vie. Cette époque portait l’histoire d’Erik et Mégane. Ce moment, celui de leur rencontre.
En ce jour bien particulier, les sirènes hurlaient au loin ; le bruit de la civilisation moderne, insensible aux malheurs qu’il annonçait. Et bien que derrière chaque sirène, il y ait des pleurs, des cris, de la douleur, et parfois, simplement un silence fatal, Erik, faisait comme tout le monde : Il n’y prêtait plus attention depuis des années. Il ne pouvait imaginer qu’il allait accompagner les suivantes et que sa vie allait prendre un chemin inattendu.
Comme tous les matins, Il regagnait l’artère principale du Mourillon où se trouvait son magasin. Une petite épicerie de famille qui avait survécu aux deux guerres, à tous les genres de sirènes, à tous les genres de malheur…
Une brise agréable lui caressait le visage. Pour une fois, il n’était pas poussé dans le dos par le Mistral. Et à Toulon, il faut le savoir ; quand le vent ne souffle pas, le temps a tendance à tourner à la pluie. Comme il fait souvent très beau, il y a souvent tempête. L’air devenait humide, des nuages noirs tourbillonnaient et convergeaient vers la ville. Bizarre, ce temps, pour un mois de juin.
Erik allait bon train, sans se douter qu’il ne restait que quelques secondes avant que sa vie ne bascule : A sa gauche, une petite ruelle où il plongeait quotidiennement son regard, histoire de ne pas se faire renverser par un chauffard. Cette fois-ci, il ne traversa pas, il s’arrêta. Ses yeux se figèrent sur le fond de la ruelle où il se précipita : à cinquante mètres, une femme était étendue sur le sol : sa robe en voile blanc flottait dans un étrange courant d’air tourbillonnant. Il arriva sur elle, à bout de souffle – ce n’était pas un grand sportif, et les sprints matinaux n’étaient pas son fort - et se laissa tomber sur les genoux ; il grimaça de douleur. Respire, respire, calme-toi. Il se pencha. Elle semblait morte, au mieux inconsciente. Il glissa la main derrière sa nuque pour lui relever la tête, mais la retira aussitôt. Du sang ! Du sang encore tiède imprégnait le fin tissu brodé. Du sang, du sang sur sa main. Horreur. Il l’essuya sur la jambe de son jean avec nervosité, et cria pour demander de l’aide ! Une fois, deux fois, … cinq fois ; Personne. Quelqu’un, aidez-moi. « Au secours ! Aidez-moi ! »
Enfin un riverain ahuri ouvrit ses volets et lui annonça qu’il prévenait les secours. Les sirènes, vite, les sirènes ! Jamais, Erik ne les avait attendues avec autant d’impatience. Il tendit l’oreille : Pas de sirène, juste un bourdonnement sourd au dessus de sa tête. Il leva les yeux et découvrit avec stupeur un regroupement important de papillons, à la verticale, au-dessus de lui. Ils étaient énormes. Non, ils étaient monstrueux et se heurtaient les uns les autres avant de tomber sur le goudron où ils exécutaient une dernière danse spasmodique. Leurs corps aux ailes déchirés gisaient à côté de lui, à côté d’elle.
Soudain, les premières gouttes s’abattirent sur Toulon. La pluie, il ne manque plus que ça !
Elle avait la peau claire, des cheveux blonds bouclés. Elle était mince. Le corps d’une jeune femme. Sa poitrine respirait faiblement. Le corps d’une femme sensuelle. Une chaînette au fermoir cassé avait glissé dans le creux de ses seins. Il tendit la main et la saisit. À l’extrémité, se balançait un pendentif de petite taille. Il l’observa un instant avant de le glisser dans sa poche. Il formait un huit ou le symbole de l’infini : deux cercles qui se rejoignaient. Un étrange bijou. Il ne savait pas encore qu’il le cacherait volontairement pour lui éviter de se rappeler. Elle avait des bras gracieux, de fins poignets aux mains de cire. Les sirènes, vite, les sirènes. Il lui prit la main. Ses poignets étaient marqués au sang. Elle portait une fine gourmette en or gravée du prénom de Mégane. Mégane, tiens bon. Les sirènes arrivent…
Le ciel frappa un grand coup. Les fenêtres des maisons bordant la ruelle tremblèrent. La pluie s’affala sur la ville avec une rage hors du commun.
Les sirènes, vite, les sirènes. Tiens bon Mégane, tiens bon. Ne lâche pas, il faut vivre. Chaque seconde semblait interminable, il se sentait inutile. Il était inutile.
La pluie pesante imprégnait ses vêtements. Les papillons décrivaient à présent des cercles en tournoyant dans l’eau comme des cercueils jetés à la mer.
Dix minutes : C’était la moyenne ; une ambulance du SAMU apparut à l’entrée de la ruelle, sans sirène ! Il souffla de soulagement. Le véhicule s’engouffra en marche arrière pour s’arrêter à quelques pas.
Mégane fut conduite d’urgence à l’hôpital où Erik l’accompagna. Il passerait un coup de fil à Marie, sa stagiaire, pour qu’elle ouvre la boutique dès que possible. Il y aurait quelques commandes en retard et des clients (courageux de sortir par un temps pareil), en colère, mais rien de bien grave ; il leur offrirait une petite bouteille de derrière les fagots.
L’important, c’est elle… Mégane. Accroche-toi…