Le Jardin d’Eden · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres
Première partie
I-01
Aymeric se dirigea vers la chambre où le corps de son grand-père, Hugo, avait été installé. Au fond du corridor, à quelques pas de cette armure de chevalier croisé qui l’avait tant fasciné étant jeune, une quinzaine de visages inconnus veillait en silence au chevet du défunt. Il s’approcha. Une atmosphère pesante occupait tout l’espace. Derrière sa mèche de cheveux, un voile humide. Maintenant, avancer vers papi pour lui dire adieu…
Il pénétra solennellement dans la pièce, saluant d’un mouvement de tête les hommes et femmes présents. Quelques mains se tendirent. Il les serra en contenant son émotion, et se tourna vers Liliane, sa mère, qui avait noué ses cheveux bruns en un chignon torturé et caché sa tristesse derrière des lunettes sombres. Elle l’étreignit un court instant avant qu’il ne rejoigne la chaise à côté de son grand-père. Etendu sur son lit, Hugo semblait dormir d’un sommeil profond. Il était vêtu d’un costume sombre, celui qu’il utilisait uniquement dans les grandes occasions.
Les images de l’accident refirent surface et s’enchainèrent avec douleur ; Aymeric s’était retrouvé totalement impuissant… Lors de l’accident de voiture, le ciel et la terre s’étaient inversés plusieurs fois dans un fracas assourdissant de tôles froissées et de verre brisé. A sa reprise de conscience, il était seul survivant.
Il s’assit sur une chaise aux côtés d’Hugo ; les marques de l’accident avaient été effacées par les thanatopracteurs. Hugo esquissait un sourire factice face au néant. Papi, tu souris… Il lui saisit la main mais la retira aussitôt dans un mouvement de surprise qu’il tenta de masquer. La mort est froide comme la glace… Il décala sa main sur la manche de la veste. Le vieil homme portait à son index une bague qu’il ne quittait jamais. Deux anneaux enlacés, forgés d’or jaune et d’or blanc. Avec hésitation, Aymeric les ôta lentement pour les observer un instant dans le creux de sa main, puis referma ses doigts tremblants. Je la porterai un jour en souvenir de toi.
Alors qu’il déposait l’ensemble dans un écrin, quelques-uns l’observèrent avec soutenance et quittèrent la chambre en saluant une dernière fois leur ami endormi pour l’éternité.
Les visages défilèrent, tels des ombres sans expression. Un vague flou brumeux de tristesse, de traits tirés, parfois de sanglots étouffés. Rien de vivant, rien de bon.
Quelques heures plus tard, la Mercedes sombre, se présenta en marche arrière face aux larges grilles du cimetière. Là, quatre hommes en costume présentèrent le cercueil de nacre blanc et se dirigèrent vers le caveau familial. Avec tristesse, Aymeric et Liliane, sa mère, les suivirent entrainant avec eux un cortège d’une centaine de personnes. Qui sont-ils ? Qui les a informés ? Tu étais tellement discret papi. Ils marchèrent tous humblement, tête inclinée, en signe de recueillement dans un silence quasi-absolu. Le cortège funèbre se rétrécit pour devenir une file de costumes sombres et s’arrêta face à la stèle de marbre. Un homme tendit à chacun une rose. Puis le cercueil blanc glissa dans le caveau. Chacun tour-à-tour s’apprêta à y déposer sa fleur ; un présent à l’attention du défunt pour que la séparation soit moins douloureuse.
Alors que Liliane tendait le bras au-dessus du cercueil pour libérer une rose blanche, un homme brisa le silence du recueillement. « Sacrilèges ! profanation ! celui que vous recommandez à Dieu est un sorcier ! Un sodomite ! Il a renié Jésus-Christ notre Seigneur ! Il doit être brûlé sur le bûcher et périr dans les flammes de l’Enfer ! »
Toute l’assemblée fit volte-face ; l’homme tendait un crucifix de sa main droite et marchait avec lourdeur, tout en continuant de vociférer… « Brûlez cet enfant de Lucifer ! Brûlez-le ! Brûlez-le ! »
Sans réfléchir, Aymeric serra les poings. Personne n’a le droit de se comporter comme ça ! personne ! Il se dirigea droit vers lui en accélérant le pas. Mais avant même qu’il n’arrive jusqu’à lui, cinq hommes entourèrent le vieux fou et le maîtrisèrent en quelques secondes. Ils firent signe à Aymeric de s’arrêter. Qui sont ces hommes ? Ils prirent le contrôle de la situation et le raccompagnèrent avec fermeté devant les grilles restées béantes, alors qu’il continuait à hurler aussi fort qu’il le pouvait.
La journée avait semblé durer une éternité. Aymeric rentra épuisé et, à peine arrivé à la maison, s’immergea dans un bain relaxant.
Il s’installa dans le fauteuil en cuir de son grand-père et le revit en pleine lecture face à la flamme d’un feu de cheminée.
Il s’endormit.