Le Jardin d’Eden · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres
I-02
La grande aiguille venait de parcourir plusieurs fois le cadran de la pendule d’Hugo, un véritable chef-d’œuvre, en bois massif, réalisé des mains d’un compagnon du tour de France, quand le téléphone portable d’Aymeric sonna. 04h03. Numéro inconnu. Un homme à la voix grave prit la parole pour lui annoncer qu’il l’attendait devant la porte d’entrée. Il devait lui parler d’éléments extrêmement importants au sujet de son grand-père. Ces éléments apporteraient la lumière sur l’incident survenu au cimetière.
Aymeric se leva et ouvrit la porte sans poser davantage de questions à son interlocuteur. L’homme face à lui était grand, vêtu d’un long manteau noir, il tenait de sa main gauche une petite sacoche en cuir brun. Le regard perçant, le crâne dégarni, il semblait très sûr de lui. « Veuillez m’excuser de m’imposer de la sorte. Nous devons parler de votre grand-père. C’est important. »
Aymeric l’invita au salon et regagna son fauteuil. L’homme s’assit face à lui. Il ouvrit sa sacoche pour en sortir un vieux document qu’il posa sur la table basse devant lui. « Je me nomme Bertrand de Constance, je suis envoyé par le Saint-Siège… » Aymeric se leva d’un bond. [Silence] « Prenez quelques instants et lisez le texte devant vous. Vous allez tout comprendre. »
Aymeric d’une main nerveuse le feuilleta. C’était un manuscrit revêtu de cuir frappé des armoiries du Vatican. Deux clefs croisées sur le champ, les clés de Pierre, le tout surmonté de la tiare papale. À l’intérieur, sur des feuilles de vieux papier usé et cassant, un texte en latin était suivi d’une liste de noms et de signatures. À la dernière page, il reconnut la signature de son grand-père ainsi que celle de son père. Chacune d’entre elles était précédée d’une date. Il tourna les feuilles pour revenir au début ; à la toute première page : 19 juin 1312. Ce document avait sept cent ans.
Qu’est-ce que c’est ? demanda Aymeric.
Lisez Monsieur Debaussant, vous comprendrez.
C’est du latin ! répliqua-t-il.
Je suis persuadé que vous avez reçu une très bonne instruction.
Aymeric reposa son regard sur le texte qu’il lut. Comment sait-il que je lis le latin ? La première page était un contrat et pouvait se traduire de la façon suivante : Nous, premiers enfants et héritiers des chevaliers du Temple, anciens maîtres et gouverneurs de Terre Sainte, exilés, et excommuniés, prenons pour devoir de retrouver la Sainte Tablette perdue. Seuls, au nom de Dieu que nous avons toujours servi, nous assurerons notre pèlerinage. Notre tâche accomplie, nous nous prosternerons devant Lui afin qu’Il nous reconnaisse comme ses enfants et nous offre le repos éternel en sa demeure.
Cette plaisanterie est de très mauvais goût ! lança Aymeric en relevant les yeux vers Bertrand de Constance.
Ils se regardèrent fixement un court instant. L’homme resta de marbre et reprit la parole avec calme : « L’homme qui est intervenu lors des obsèques de votre grand-père est un moine cistercien. Son intervention découle directement de ce contrat. Nous savions qu’il agirait de la sorte mais nous n’avons aucun contrôle sur cette confrérie. Je suis ici pour vous aider à comprendre et vous dévoiler une part de l’histoire de votre famille. Votre père et votre grand-père auraient dû vous la conter, mais la vie ne leur en a pas laissé l’opportunité. Laissez-moi donc vous relater cette histoire… »
Il se dégageait de cet homme une étrange fermeté qui désarma Aymeric. Il acquiesça d’un mouvement de tête.
« Il y a près de neuf cents ans, neuf chevaliers rejoignirent la Terre Sainte pour protéger les pèlerins affluant d’Occident. Le roi de Jérusalem, Baudouin II, leur offrit l’hospitalité et ils s’installèrent dans les ruines du Temple d’Hérode, forteresse détruite depuis plus d’un millénaire, mais qui avait été construite sur les vestiges même du véritable Temple de Salomon. Après neuf ans de recherche, ils y découvrirent un artefact d’une valeur inestimable : la Troisième Table de la Loi, celle qui indiquait le chemin à suivre pour retrouver Dieu. »
Faites-vous allusion aux Dix Commandements ?
Exactement, jeune homme. Mais les Dix commandements ont été gravés par Moïse, pendant l’Exode, sur deux tables uniques. Il n’y en a pas eu d’autres. Dieu Lui-même est l’auteur de la Troisième Tablette. Imaginez l’importance de cet objet pour l’Eglise… Au lieu de nous la remettre, les chevaliers imposèrent leurs conditions dans un chantage sans nom, menaçant de remettre ce trésor aux Sarrasins. Ils imposèrent la mise en place d’un Ordre religieux dont ils seraient nommés commandeurs.
Etes-vous en train de suggérer que l’Ordre des chevaliers du Temple est né d’un chantage ?
C’est exactement cela, jeune homme. Deux cents ans de chantage auxquels l’Inquisition a mis un terme sans pour autant récupérer la Troisième Tablette qui disparut avec l’Ordre. Cependant quelques chevaliers repentants s’engagèrent à restituer ce qui revenait de droit au Saint-Siège et signèrent ce contrat pour la paix de leurs âmes. Votre grand-père, votre père et vous-même êtes les descendants de ces hommes. Et vous, Aymeric, vous êtes le dernier de la lignée Debaussant. Vous devez poursuivre la quête de vos aïeux. Tous attendent que vous les sortiez des flammes de l’Enfer.
Aymeric se leva avec calme.
Monsieur Bertrand de Constance, vous avez frappé à ma porte à quatre heures du matin. Je vous ai invité à entrer, écouté avec attention et tolérance. Mais, je ne crois pas en Dieu. Avec le plus grand respect que je puisse avoir envers mes aïeux, je ne me sens pas concerné par cette histoire. Chaque homme naît libre. Les lignes de ce contrat sont des chaînes que je ne porterai pas. Je me vois dans l’obligation de vous raccompagner.
Il lui montra le chemin d’un geste de la main.
Monsieur Debaussant, je suis une sentinelle. Un contrat lie deux parties avec des droits et des devoirs. Mon devoir est de m’assurer que la descendance de ces hommes prendra la relève. C’est ce qu’attendent vos ancêtres. Alors, si Dieu ne m’a pas rappelé vers Lui, je me tiendrai debout devant votre descendance quand le moment sera venu. Et si votre premier enfant refuse également, j’attendrai la naissance de vos petits-enfants et lorsque Dieu m’ouvrira ses portes, alors mon successeur poursuivra les mêmes devoirs. Je vous laisse y réfléchir à tête reposée. Je passerai prendre de vos nouvelles dans quelque temps.
Bertrand de Constance saisit le document et le glissa dans sa sacoche. Il regarda Aymeric avec assurance. « Depuis sept siècles, nous nous occupons de cette affaire. Nous avons déjà démontré notre patience. Alors, quelques jours de plus, quelques mois, quelques années ou encore quelques siècles ne nous mettront pas à l’épreuve… Comprenez bien que nous n’abandonnerons pas, jeune homme. L’Enjeu est trop important. »
Il laissa Aymeric, seul devant le feu de cheminée dont la braise devenue grisâtre empêchait les flammes de se nourrir. La pendule marquait cinq heures moins dix. Au dehors le manteau d’étoiles persistait.