Le Jardin d’Eden · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres
Deuxième partie
II-01
Aymeric ouvrit la porte du garage. Les rayons du soleil s’y engouffrèrent. La vieille Jaguar beige doré d’Hugo brilla en réponse, comme si elle se réveillait après un long et profond sommeil. Il avait besoin de s’isoler dans sa caverne d’homme, dans le silence d’une réflexion personnelle. Les paysages d’Ecosse lui donneraient un nouveau départ et lui permettraient de faire le deuil de son grand-père. Il avait contacté l’agence immobilière qui figurait dans les dossiers de son grand-père afin que la propriété soit préparée pour sa visite. Les quelques échanges par émail avaient été professionnels et très cordiaux.
A l’instant même où Aymeric démarra le moteur de la Jaguar, il comprit que sa vie prenait un autre chemin ; il se sentit pousser des ailes et s’engagea dans l’allée de gravier sans se retourner. Un simple coup de klaxon en passant le portail pour adresser un au revoir à Liliane qui s’attrista de voir son fils unique partir.
Les cheveux au vent, la fenêtre entrouverte alors que l’arrivée du printemps se faisait timide, il était libre, libre comme ces derniers chevaliers Templiers qui avaient réussi à quitter la France à bord de leur flotte impressionnante. Certains disent qu’ils savaient que la Terre était ronde, qu’ils étaient parvenus jusqu’aux Amériques, et qu’ils auraient découvert des terres dans les plus profondes contrées de l’Ouest. Vasco de Gama et Christophe Colomb auraient navigué avec l’étendard des Templiers, le gonfanon bicolore noir et blanc, le Baucent, car ils auraient été guidés par les cartes templières mises à leur disposition. Ceux qui avaient rejoint les ordres religieux des provinces ibériques en fuyant l’Inquisition avaient su garder quelques richesses. Le port de la Rochelle, tourné vers l’océan Atlantique, était certainement le plus important de tous, avec celui de Majorque qui rayonnait sur la mer Méditerranée. Et cette flotte immense avait pourtant disparu. Plus d’une dizaine de galères, certaines spécialisées dans le convoyage des chevaux, d’autres dans celui de l’eau et des vivres, ou encore dans le transport d’hommes, s’était volatilisée. Une flotte qui aurait pu permettre à l’ordre de mettre à l’abri une terrible armée, équipée et dotée de son trésor… A bien y réfléchir, l’Ecosse n’était pas si loin des côtes charentaises.
Plusieurs petites haltes, une nuit de repos dans un hôtel au bord de l’autoroute, et Aymeric pénétra l’antre du tunnel sous la Manche. Cette liaison Calais-Folkestone pourrait être considérée comme l’une des merveilles du monde. Lorsque la lumière réapparut, le ciel du Royaume-Uni se dessina devant lui. Légèrement gris et brumeux ; le soleil levant pointait à l’horizon. Il ne pouvait pas rêver mieux, cependant le voyage ne se terminait pas là et il dut se résigner à se reposer à mi-chemin, où il passa la nuit, pour parcourir les neuf cent cinquante kilomètres qui le conduiraient jusqu’au comté d’Argyll. Enfin, à dix-sept heures, heure locale, il franchit les portes de sa propriété sur les bords du loch Awe à Kilmartin.
Le bâtiment principal aux pentes de toits d’ardoises présentait des façades imposantes en pierre de taille. De larges fenêtres au bois blanc laissaient entrer la lumière d’un soleil couchant vaporeux qui s’étendait sur une pelouse verdoyante, sur laquelle quelques arbres épars demeuraient en maître des lieux. L’ombre d’un grand feuillu accueillait deux bancs en fer forgé. A quelques pas, une table au pied assorti, surmontée d’un plateau de marbre. Un endroit enchanteur… Aymeric avait garé la vieille Jaguar devant l’entrée et sans empressement il ouvrit la porte. Il huma dans une profonde inspiration les fraîches senteurs pittoresques et sortit. Comme son grand-père devait aimer cet endroit, ce calme, cette sensation de sérénité. Pas un bruit, une légère brise apaisante lui caressait le visage en signe de bienvenue. Il ferma les yeux un instant puis entra en poussant d’une main la poignée de métal noire octogonale. L’air frais parcourut son dos et inonda le vaste palier qui disposait d’un escalier de bois sombre pour se rendre à l’étage, certainement aux chambres. A sa gauche une cuisine, à droite un immense salon. Il visita rapidement l’étage. Quatre pièces spacieuses accueillaient de grands couchages en bois massif qui siégeaient face à des fenêtres aux rideaux épais.
Il défit ses valises dans la première, et se relaxa sous le jet d’eau d’une douche chaude et apaisante. Même l’eau n’avait pas la même texture.