Le Jardin d’Eden · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres
I-03
Aymeric n’avait pas retrouvé le sommeil. Il s’était jeté dans les livres de son grand-père pour comprendre. Pour comprendre quoi ? Il ne le savait pas encore et ne se doutait pas qu’il y aurait autant à découvrir.
Il avait donc ravivé sa mémoire d’histoires et de légendes moyenâgeuses. Du genre de celles apprises en classe et qui laissent aux jeunes garçons l’envie d’être un héros chevaleresque, aux jeunes filles des rêves de princesse. Pourtant l’histoire reste bien plus cruelle et terre à terre :
Hugues de Payns, à l’origine de la création de l’Ordre du Temple, pensait que les pèlerins devaient être protégés en Terre Sainte. Il demanda la fondation d’un ordre de chevaliers et d’une milice qui assureraient cette tâche. Avec le soutien du roi de Jérusalem, l’ordre fut créé et constitué de neuf chevaliers. En 1128 le concile de Troyes aboutit à la rédaction en séance d’une « règle » à laquelle devaient se tenir les chevaliers de l’Ordre. L’abbé cistercien de Clairvaux en était le principal rédacteur. Dès lors, l’ordre des chevaliers du Temple, en référence au Temple de Salomon, prit une ampleur considérable. Des centaines de nobles, de milliers de vilains, et même certains rois confièrent la protection de leur richesse, de leur terre, de leurs réseaux routiers, aux milices frappées de la croix rouge. D’autres dans les mêmes proportions prêtèrent serment et rejoignirent les rangs des troupes ou des chevaliers moines. Car il s’agissait bien d’une armée à la tête de laquelle siégeaient des moines armés qui avaient fait vœu de chasteté, de pauvreté. Cette prospérité perdura près de deux siècles, jusqu’au jour où Philippe Le Bel, roi de France, revendiqua dans l’ombre le trésor des Templiers. Il ne voulait pas s’emparer uniquement de leur richesse, mais aussi des structures militaires de l’organisation qui s’étendaient dans toute l’Europe et qui, stratégiquement, étaient places de choix. Avec l’aide du Pape qu’il manipulait, celui-ci s’étant installé à Avignon, il organisa la chute de l’Ordre et récupéra une grande part de leurs biens qu’il redistribua, après s’être servi, à l’ordre des Hospitaliers. Torture, persécution, fuite voilà à quoi était réduit le destin de ces hommes accusés d’hérésie. Nombreux moururent sur les bûchers allumés par les inquisiteurs, d’autres réussirent à fuir ou à rejoindre des ordres similaires en Espagne et au Portugal. Qualifiés de sodomites, de suppôts de Satan, de violeurs, et accusés de pratiquer l’occultisme, la sorcellerie, ainsi que l’idolâtrie, ils furent pourchassés dans tous les royaumes sous l’influence directe de Philippe le Bel et du pape Clément V, mais certains survécurent…
Aymeric comprit que si ses aïeux avaient été des chevaliers du Temple, comme l’affirmait Bertrand de Constance, alors ils avaient dû quitter la France et s’enfuir avec une partie du trésor dont cette fameuse Troisième Table de la Loi. Alors pourquoi ne l’avaient-ils pas remise pour éviter l’excommunication ? Pourquoi avaient-ils accepté de signer ce contrat ? Pourquoi avaient-ils pris le risque d’étendre cette malédiction à toute leur descendance ? Ce n’était pas vraiment logique, à moins qu’ils ne sachent où la trouver. Le texte en latin stipulait en ces termes qu’il s’agissait de la « Sainte Tablette perdue ». Ses ancêtres avaient, à l’évidence, égaré l’artefact divin et avaient pensé pouvoir le retrouver. Avec le recul des sept cents dernières années, cette quête semblait manquer de résultat. Sept cents ans, c’est un peu long…
En comparaison, il ne lui restait que très peu de temps, quelques minutes, avant que Liliane, qu’il n’avait toujours pas informée de la visite nocturne de la sentinelle, ne l’appelle pour le conduire chez le notaire. Seul héritier, patriarche de la famille Debaussant à trente-six ans, il n’imaginait pas devoir porter le fardeau de ses ancêtres en devenant le dernier Debaussant. Le dernier de sa lignée.