Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Mémoire écarlate · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres

Chapitre 1 : Zack

Illustration du chapitre 1 : Zack

Étrange sensation de regarder par la fenêtre la vie que je n’ai pas eue. Au loin, au clair de lune, la maison de mon enfance, au 104 chemin des Terres Brunes, se tient debout, à l’autre bout du champ où de hautes herbes ondulent. Rien ne semble l’avoir ébranlée, pourtant la froide horreur de cette nuit-là me saisit toujours treize ans plus tard. Je sens encore cette peur amère rehaussée d’incompréhension, glisser au coin de mes lèvres vibrantes. Je sens encore le goût de la mort.

Ce soir-là, j’ai simplement couru prévenir mon oncle Gus. J’ai frappé à la vieille porte de la ferme et lorsqu’il a ouvert, je n’ai rien pu dire, néanmoins il a compris en me regardant serrer fort contre moi Alex, mon lion en peluche. Nous avons couru dans l’autre sens ensemble. J’espérais remonter le temps dans cette course folle. Main dans la main, jusqu’à ce qu’il me lâche, pour me prendre dans ses bras et avancer avec encore plus d’ardeur. Il m’avait déposé devant l’entrée restée grande ouverte et tandis que je m’approchais, il m’avait retenu pour que je ne voie pas ma mère. Je garde seulement le souvenir de sa chevelure échouée sur le carrelage. Elle ondulait avec légèreté dans le courant d’air et me laissait apercevoir par moments son visage, son nez, ses lèvres. Des lèvres qui m’avaient si souvent raconté des histoires, effleuré de tendresse ou encore claqué dans de doux baisers humides.

Le temps se figea jusqu’à ce que les lumières de gyrophares envahissent le jardin et entrent dans la maison. Je n’ai pas dit au revoir à mon père. Ils l’ont emmené à l’arrière d’un fourgon et il a disparu avec eux. Ma mère nous a quittés sur un brancard, seulement je ne l’ai pas vue. Mon oncle m’a demandé de ne pas regarder. J’ai juste entendu des cliquetis métalliques accompagnés de lourds pas fouillant les gravillons de l’allée. Puis deux claquements sourds de portes se refermant, le bruit d’un moteur et le silence du vide.

Depuis, je vis de l’autre côté, au 104 bis chemin des Terres Brunes, de l’autre côté du miroir de mon enfance. Un nombre nous lie, un bis nous sépare.

À ce vide se sont succédé de longues années de colère, de lutte contre l’incompréhension. De lutte contre cette folie qui se tapit dans mes cauchemars et pousse des hurlements en exigeant que je la libère. Jusqu’à présent, elle éclate uniquement dans mes plus mauvais rêves même si je garde une impression de rémanence les heures suivantes. Elle résonne, vibre en moi puis finit par se diluer lentement.

Pour pouvoir l’affronter, je lui ai donné un nom : Écho.

Je suis soulagé quand elle disparaît… Enfin, pas vraiment. Son absence me fait encore plus peur, car je sais qu’Écho peut surgir d’un moment à l’autre. Il m’arrive de vivre des journées entières, la tête embrumée, à me tenir entre rêve et réalité. Alors je redoute d’aller me coucher et les nuits deviennent de plus en plus courtes. Parfois, les cauchemars laissent place à de doux songes où je survole mon corps qui dort paisiblement. Ces moments restent rares.

Ainsi, depuis longtemps, j’ai appris à donner l’illusion que tout va bien. Qu’Écho n’existe pas. Depuis toujours, je me mens à moi-même et aux autres, à ceux que j’aime.

Je vais fêter mes dix-huit ans dans quelques jours. Nous serons peu nombreux, car je ne jouis pas d’une grande popularité. Je reste le marginal du village, depuis que mon père a tué ma mère et a fini à l’asile. Bienvenue à Pierreval, petite agglomération en Ariège où un fou a assassiné sa femme, et voici Zack l’orphelin… qui vit dans la maison d’en face avec son oncle. Oui, Zack, c’est moi. Vous vous demandez comment j’ai survécu. Moi aussi.

Debout à la fenêtre, à respirer simplement l’air frais chargé de senteurs nocturnes et à parler à Écho pour qu’il s’en aille.

Une dernière inspiration pour me donner le courage d’aller me recoucher.

Bientôt, je tourne la page.

Écho devrait partir.