Mémoire écarlate · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres
Chapitre 3 : Zack
Perdu, Écho vient de remonter sur scène. Brume écarlate où des ombres courent et s’entretuent. Brume hurlante qui me pétrifie. Je ne peux rien faire, simplement suffoquer pour me réveiller avec un goût âpre dans la bouche. Écho résiste au plus profond de mon être. Je le ressens et le retiens. Je l’étrangle jusqu’à ce qu’il cesse. Je crains qu’il prenne le dessus. Je n’ai pourtant blessé personne. Enfin, je crois. À l’exception d’Alex, mon lion en peluche rafistolé qui ne m’a jamais quitté depuis mes cinq ans. Une fois, il a perdu la tête, une autre, un bras. En général, à mon réveil, mon premier regard se porte sur lui et je vérifie que je ne l’ai pas démembré.
Il est sauf. Les bras accueillants, il me sourit de sa grande gueule ouverte.
Je me lève afin d’ouvrir la fenêtre pour sentir l’air frais et humide m’envahir. Écho me retient alors que la réalité essaie de reprendre sa place. Je respire profondément et fixe le 104 chemin des Terres Brunes au loin. Demain, c’est mon anniversaire et c’est bien là-bas que la fête se tiendra. Je dois tourner la page. Atteindre la majorité semble une bonne raison pour cela.
Mon oncle Gus a été surpris, mais dit me comprendre. Cette maison doit devenir autre chose qu’une scène de crime. Alors, à la fin du printemps dernier, une société a procédé à un gros coup de nettoyage. Depuis, je m’y rends pour aérer une fois par semaine.
L’horizon s’éclaire lentement derrière les montagnes aux sommets enneigés. Je baille et me frotte les yeux. J’entends encore ses cris inhumains résonner dans ma tête. Je préfère les rêves où je survole mon corps endormi. Dire que mon oncle a passé des nuits entières auprès de moi. Il venait me rassurer quand Écho hurlait. Il s’installait là, dans le fauteuil, et attendait que je retrouve la paix. Parfois, je le découvrais au petit matin, entortillé dans un plaid, luttant contre l’inconfort du bois anguleux. Il se réveillait de bonne humeur malgré tout et me souriait sans artifice. J’ai de la chance de l’avoir. Ma grand-mère n’a pas eu la force ou le courage de venir vivre ici pour s’occuper de moi. Je crois la comprendre aujourd’hui. Quand je me regarde dans le miroir, une combinaison peu subtile de mon père prend forme, brun, cheveux épais au large front, des yeux marron, cependant le bas du visage c’est ma mère, surtout sa bouche, généreuse aux contours fins. J’y retrouve parfois son sourire. Mais pour ma grand-mère, je suis le mélange de sa fille et de son assassin. Je me demande si elle m’aime.
Cette pensée me rend toujours triste. Elle reste éphémère et c’est bien comme ça.
J’inspire, j’expire. Mes mains tremblent. Écho, va-t’en, va-t’en. Je serre Alex, il suffoque.