Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Mémoire écarlate · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres

Chapitre 2 : Manon

Illustration du chapitre 2 : Manon

Dans quelques jours, Zack aura 18 ans. Je l’envie, car je dois encore patienter quatre mois avant de pouvoir disposer de la même liberté.

Maman, j’y vais, dis-je en claquant la porte.

Manon, attends… me crie-t-elle par la fenêtre de la cuisine. Tu vas où ?

Chez Aloa, on prépare le cadeau de Zack. À ce soir.

Je prends mon skate. L’unique moyen de transport que je supporte. Le bus et le vélo, c’est l’horreur. Rien ne vaut une belle planche surplombant quatre roues usées, où figure une tête de mort qui rigole au milieu d’un ciel bleu. Pas très féminin, mais trop stylé.

J’entends le tu-as-rangé-ta-chambre habituel et accélère le pas devant le poulailler dont l’odeur me saisit encore après toutes ces années. J’évite Charline, la rouquine, qui se met toujours en travers de mon chemin, et rejoins la route où je m’élance. Aussitôt que possible, je zigzague. Ce moment m’enivre immanquablement. J’ai la sensation d’ouvrir la porte d’une prison d’où je m’échappe. Aloa m’attend au restaurant polynésien de ses parents où elle travaille quelques soirées par semaine et parfois le weekend. Nous allons terminer le cadeau : un sac et divers accessoires d’escalade. Nous y ajoutons notre touche personnelle, couleur, rubans arc-en-ciel, et quelques autres fioritures improbables et coquines.

Après quelques minutes, j’entame le faux plat. Mon préféré. Il permet d’augmenter un peu ma vitesse et se finit par une courbe super excitante en sens unique que je prends à contresens bien sûr. Au moins quand je m’engage, il n’y a pas de voiture. Aucun risque d’être dépassée. Ce sont ceux qui doublent, les plus dangereux, et je sais de quoi je parle. Mes genoux aussi.

Quand j’approche, les pavés autour de la fontaine provoquent autant de secousses que de bruit, et tout le monde s’en rend compte. Pigeons et tourterelles, faites place : Manon arrive dans une belle envolée de plumes variées.

Aloa se tient solennellement devant la porte du restaurant. Elle porte une longue robe claire à bretelles fines et m’observe avec réprobation de ses grands yeux noirs en amande. Elle me pointe d’une main agitée :

Oui, ça va. Ce ne sont que des oiseaux.

Des êtres vivants, me répond-elle.

Je feins de ne pas l’entendre, bascule mon skate avec mon pied pour le saisir et m’approche d’elle. Une bise sur la joue. Un sourire pour les pauvres piafs.

Je la bouscule. Elle me rend la pareille. Nous rentrons.

Je m’émerveille toujours de ce contraste à l’intérieur. Une ambiance tamisée où les décorations en bois exotiques dansent nonchalamment. En une fraction de seconde, on passe du trou perdu de Pierreval, aux maisons sur pilotis flottant à la surface d’une mer émeraude. Les senteurs des îles enivrent mes sens. Aloa marche devant moi avec une élégance naturelle énervante. Nous nous installons à une table au pied sculpté, au fond de la salle où sont disposées nos folies. Ma préférée : un piolet muni d’un décapsuleur.

Bientôt la fête.