Frédéric Barozzi Auteur

Écrit aussi sous le nom de Frédéric Solo

Mémoire écarlate · signé Frédéric Solo · les premiers chapitres

Chapitre 6 : Manon

Illustration du chapitre 6 : Manon

Le titre Random Access Memories de Daft Punk bat son plein dans une réalité lointaine. J’entends quelqu’un crier et je sens qu’on me secoue par les épaules. J’ouvre les yeux. Les lumières s’agitent encore et Samba apparaît face à moi affolé. Daft Punk m’envahit alors de toute sa puissance sonore :

Let the music of your life,

Give life back to music,

Let the music in tonight

Manon, réveille-toi. Zack part en vrille. Il nous fait un bad trip. Manon, réveille-toi. Allez, debout !

Je regarde autour de moi. Tout semble sens dessus dessous. Aloa est en train de se précipiter vers nous. C’est quoi ce délire ? Après le départ des invités, nous nous sommes servi quelques verres et je me suis endormie. Qu’est-ce qui se passe ?

Bad trip. Zack… Il déraille complètement. Il a frappé Hugo, reprend Samba d’une voix vibrante.

Je me redresse et, en proie à un vertige, je me rassieds aussitôt. Que m’arrive-t-il ? Je ne tiens pas debout. J’ai réellement trop bu. Pas géniale cette idée de Beer-pong. Samba me tend la main et me tire vers lui. Tout vacille alors et je me plie en deux pour vomir à quatre pattes tout ce que j’ai dans le ventre. Je déteste vomir. Vraiment, je ne supporte pas ça.

De grosses gouttes de sueur coulent sur mon front et mes bras. Samba m’aide à me relever. Son odeur de transpiration me saisit. Je l’observe fixement et réalise qu’il ne porte plus ses lunettes. Jamais ses yeux ne m’ont semblé aussi grands. Aloa arrive en renfort et je m’accroche à eux comme à une bouée de sauvetage.

Nous rivons nos regards sur Zack. Il paraît vraiment suspendu au milieu de ces lumières chaotiques. Il se tient debout, les deux mains appuyées sur le mur du salon, la tête entre les bras, comme s’il réfléchissait. Les tableaux ont été abattus au sol. Hugo rampe entre des chaises écartelées. La musique hurle. Aucun de nous trois n’ose bouger. C’est quoi ce bordel ?

Daft Punk continue :

Give life back to the music
Let the music of your life

Zack enlève sa chemise et la froisse dans une boule qui se colore au contact de ses mains ensanglantées. Je dois aller le voir, seulement mon corps refuse. Daft Punk hurle. Je gueule encore plus fort : « Arrêtez-moi cette putain de musique ». Samba sursaute, me libère et dérape vers les platines comme s’il se trouvait pour la première fois sur la piste d’une patinoire. La musique repart de plus belle. Mauvaise manip… Puis, tel un pantin désarticulé, il se rend vers le compteur électrique, ouvre la porte à tâtons et d’un coup sec coupe l’alimentation générale.

Silence noir. Très noir.

J’entends des chaises et des objets riper sur le sol. Puis, au-dehors, le gravier de l’allée craque sous les pas d’une marche rapide. Quelques secondes interminables s’écoulent avant que Samba ne réactive le courant. Des bips résonnent et une poignée de lumières fixes reviennent à elles. Pas la musique, Dieu merci.

Zack a disparu. Le cadavre de sa chemise gît au pied du mur. Hugo, à genoux, se tient le ventre en nous regardant. Il semble terrorisé.

Samba et Aloa se portent à son secours.

Ça va trop vite. La tête me tourne et j’expulse un nouveau jet acide. C’est l’enfer.

Après avoir retrouvé un peu de lucidité, nous nous rassemblons. Hugo grimace à chaque respiration. Il affirme que ça va passer et nous rappelle brièvement l’épisode de surf à Hossegor. Celui où il avait été emporté par un rouleau, jusqu’à ce qu’il atterrisse sur les rochers.

Ça n’a rien à voir : c’est pour dire qu’il tient bon.

Le calme est revenu comme une angoisse insidieuse. La gorge serrée, je prends la mesure de l’absence de Zack. Le mélange d’odeurs, de vomi et de transpiration rend la pièce invivable. Tout ce chaos m’empêche de rassembler mes esprits et la maison est dans un sale état. Aloa et Samba attendent sans mots.

On se bouge. Je pars à la recherche de Zack. Samba, va prévenir Gus. Vous deux, rangez-moi ce bazar. Je vous appelle dès que je l’ai localisé. Si j’y parviens. Compris ? dis-je.

Personne ne proteste, néanmoins je promets de ne pas m’approcher de lui sans le soutien d’un adulte. Gus, évidemment. Je ne doute pas de son aide.

Je quitte la maison sous une lune timide qui se cache derrière d’épais nuages. J’allume le flash de mon téléphone et traverse l’allée en direction des bois.

J’avance sans m’imaginer ce que Zack vient de vivre. Sans deviner qu’Écho s’est emparé de lui.

Le gravier craque sous mes pieds et résonne funestement. La gorge serrée, je continue d’avancer. Les bois, la nuit, on imagine toujours qu’un monstre avec des dents énormes va surgir. Un loup, un ours, et il y en a dans les Pyrénées, ou je ne sais quel détraqué, et il y en a autant dans les Pyrénées. Je ne dois pas penser à ça, il ne faut pas… cependant, rien n’y fait. Je n’ai jamais marché aussi lentement. Dire que je croyais lui courir après pour le rattraper. Quelle blague.

Une trace de sang. Je m’arrête, mon cœur déraille. J’ai peur. Pourquoi ? C’est mon Zack, mon âme sœur. Je prends un temps interminable pour envoyer ma position à Aloa par SMS. J’aurais dû activer la localisation sur Snapchat.

C’est terrible de ne pas pouvoir contrôler son corps comme ça.

Le bras armé de mon iPhone, je m’enfonce dans les bois. Le bruit des feuilles marque mes pas. Je reste alerte.

Après les tremblements, je me suis surprise à claquer des dents. Maintenant, je fredonne en boucle cette chanson de Pharrell Williams :

Because I’m happy
Clap along if you feel like a room without a roof
Because I’m happy
Clap along if you feel like happiness is the truth
Because I’m happy
…

Elle me donne un nouveau rythme, mais Pharrell déraille : des traces de sang apparaissent sur d’autres pierres qui émergent entre les racines des arbres et les feuilles.

Je continue en silence. J’ai la sensation que cela ne va jamais finir. L’éclairage intermittent des troncs révèle leur diversité et il y en a trop. Trop de chose que je n’avais jamais remarquée. Pharell retrouve son micro.

Because I’m happy
Clap along if you know what happiness is to you
Because I’m happy
Clap along if you feel like that’s what you wanna do

J’envoie ma position à Aloa. C’est la quatrième fois. De mieux en mieux. Elle me répond par des tartines de texte, comme si j’avais le temps de les lire ces conneries.

Soudain, les arbres s’ouvrent sur une prairie à la végétation dense où j’aperçois Zack tourner en rond tel un animal sauvage désorienté. Son pantalon blanc renvoie la faible lumière du clair de lune. Les larmes me montent aux yeux. Que lui arrive-t-il ? J’éteins le flash de mon téléphone, et me plaque contre un large tronc pour observer sa danse frénétique. Une dernière fois, je partage ma localisation en écrivant « ICI » que je polue de lettres et de caractères spéciaux, tant je tremble. Ils comprendront le message.

Tandis que le temps s’étire, une main se pose brusquement sur mon épaule. Je sursaute et pousse un cri qui déchire le silence. Un liquide chaud coule le long de ma cuisse. « C’est moi », m’annonce Gus en me serrant contre lui. Je reprends ma respiration et je me mets à sangloter aussitôt. Gus m’enlace davantage. Je ressens toute sa puissance : une force tranquille apaisante. Il ne dit rien et attend que ça passe. Mes jambes me lâchent. Il me soutient pour que je puisse m’asseoir au pied de l’arbre et s’agenouille devant moi.

Tout va bien… me murmure-t-il du bout des lèvres tout en observant Zack errer dans la clairière.

Je tape son torse de mon poing fermé.

Vous m’avez fait trop peur, putain, j’ai fait pipi dans ma culotte.

Il m’ébouriffe d’un geste rapide.

Attends-moi là, répond-il. Et il se redresse pour marcher dans la direction de Zack.

Je me décale légèrement pour le suivre du regard. L’écorce de l’arbre blesse mon bras. Mon cœur s’emballe à nouveau, j’ai envie de vomir ou de pleurer. Je ne sais pas. Tandis que Gus se rapproche, Zack ramasse une branche au sol et se rue vers lui pour lui asséner un coup. Qu’est-ce qui se passe ? Ma main se crispe sur mon téléphone. Son oncle le repousse, et le désarme. Alors que Zack se relève, Gus lui tend un objet tout en lui faisant signe de se calmer. Zack fait un pas, recule, puis avance pour le saisir. Il le serre contre lui. Alex… Gus a amené sa peluche et s’assied en signe de trêve. Zack se rapproche, s’allonge à ses côtés tel un animal et se recroqueville comme s’il voulait s’enrouler autour d’Alex.

J’attends puis me décide à les rejoindre. Je tremble. Gus me suit du regard, ses yeux humides brillent au clair de lune.

Comment pouvait-il savoir pour Alex ?

Je m’avance et me pose tout prêt.

Zack s’est endormi… J’ignore encore tout à ce moment.