Le poids d’un souffle · les coulisses
Les coulisses de l’écriture
Avec Mémoire écarlate, j’avais appris à entrer dans la tête de mes personnages. Le poids d’un souffle m’a demandé l’inverse : en sortir, et garder mes distances. Voici les défis de ce roman, et ce que j’en ai tiré.
Une histoire née d’un silence
Dans les années quatre-vingt-dix, j’ai connu un jeune homme atteint de mucoviscidose. Je n’ai pas su mesurer ce qu’il traversait. Nous avons perdu contact, puis j’ai appris son décès. Le livre est né de là.
C’est le premier défi : écrire avec ce souvenir sans écrire sur lui. Faire un roman, avec ses personnages, son intrigue, sa route, et pas un témoignage ni une dette qu’on règle.
Quitter le « je »
Après Mémoire écarlate, écrit à la première personne, j’ai dû m’extraire et revenir à la troisième. Et sans me glisser pour autant dans la tête de Gabriel.
Avec un personnage malade, le « je » ou une voix trop proche est un piège. Chaque quinte de toux devient une plainte, chaque pensée un appel à la pitié. On tombe vite dans le misérabilisme, et le lecteur se sent pris en otage. Je voulais qu’il s’attache à Gabriel, pas qu’il le plaigne.
Alors je suis resté à côté de lui. Je montre ce qu’il fait, ce qu’il dit, ce qu’il a dans les poches. Un aérosol bleu, avec un Génie d’Aladdin dessiné au marqueur à six ans : Petit-Génie. Tout est là, la maladie, l’enfance, et cette façon de rendre supportable ce qui ne l’est pas. Je n’ai pas eu besoin d’écrire qu’il souffre. Le lecteur le voit, et il le comprend seul. C’est la règle de la leçon Le lecteur hostile : ne jamais expliquer ce que le geste vient de montrer.
Le souvenir au présent
Le roman est écrit au passé. Mais quand un souvenir surgit, je bascule au présent. « Gabriel ferma les yeux. » Puis : « Le rire d’Adam s’élève derrière lui. Il sent ses pieds décoller du sable à chaque montée. »
Le présent plonge le lecteur dans le souvenir : il ne le lit plus, il le vit, à côté de Gabriel enfant. Et la rupture de temps marque la frontière. Pas besoin d’annoncer « il se souvint », ni de prévenir quand on en sort. Le passé simple revient, et l’on sait qu’on est rentré : « Gabriel rouvrit les paupières. Les chaînes se balançaient toujours, vides. »
C’est aussi ce qui m’a permis de revenir souvent en arrière sans perdre le fil : la balançoire, le canapé, l’étang un mercredi midi. Chaque souvenir est une parenthèse nette, qui s’ouvre et se referme. J’en parle dans Le seuil du récit.
La maladie, sans pathos ni erreur
Il fallait aussi que la mucoviscidose soit juste. Les soins, la fatigue, le souffle qui manque : un lecteur qui la connaît ne pardonnerait pas une approximation.
Mais elle ne devait pas être le sujet du livre. C’est une circonstance. Elle nourrit autre chose : la peur qu’on le quitte, la conviction qu’il n’a pas le temps. « Tu me protèges de quoi ? De vivre les derniers moments qui me restent comme je l’entends ? » La difficulté devient intérieure, et c’est là qu’elle devient intéressante. Je le détaille dans Obstacle ou difficulté.
Une route qui avance
Un road trip a son piège : devenir une suite d’étapes. Une ville, une anecdote, la suivante. Chaque étape devait faire avancer la quête de Gabriel, ou la menacer, et changer quelque chose entre les amis.
Pour tenir le fil, j’ai découpé le livre en scènes, sur des cartes, bien avant d’écrire (La scène qui se déplace seule). Et je connaissais les quatre scènes qui tiennent le livre avant la première page (Les quatre scènes).
Le secret d’Adam
Pourquoi plus personne ne prononce le nom d’Adam ? Toute la tension tient là. Trop tôt, la route n’a plus de raison d’être. Trop tard, le lecteur se sent manipulé.
J’ai choisi de lui donner la destination dès le prologue : Avignon, Gabriel face à Adam. Puis le livre recule d’un mois. Le lecteur sait que les deux frères vont se retrouver. Il ne sait pas comment, ni ce que ça va coûter. Je lui ai laissé le chemin. Voir Qui sait quoi, et depuis quand ? et Choisir l’ordre du récit.
Avignon, pour de vrai
Le roman s’ouvre à Avignon, pendant le festival : un restaurant qui bourdonne encore des spectacles du soir, des comédiens euphoriques, et Adam au milieu de sa troupe. Je ne voulais pas écrire cette soirée de loin. Je suis allé au Festival d’Avignon pour y vivre les moments de mon livre, voir la ville comme Gabriel la voit, et m’asseoir dans les salles où Adam aurait pu jouer. J’en ai rapporté deux spectacles, et tous les deux sont dans le roman.
J’y ai vu un one woman show que j’ai adoré : Sans gêne – Je dérange ? Et alors !, de Sofia Syko, à la Marelle des Teinturiers. Une humoriste de Verviers, ancienne coiffeuse et ancienne policière, qui pose sur notre époque un regard mordant et sans filtre : les réseaux sociaux, ses enfants, ses amours, son âge. Elle se trouve « encore trop sexy pour devenir mamie », et elle n’épargne personne, pas même elle-même. J’en suis sorti en riant. Ce spectacle est dans le livre : je voulais que la route de Gabriel, Thomas et Lyra ait, elle aussi, ses fous rires.
Et puis il y a eu Anatomie d’une actrice, au Théâtre du Roi René, écrite et jouée par Hélène et Lola Zidi, une mère et sa fille. Dans sa loge, Suzanne, une comédienne hantée par ses souvenirs et ses rôles, se prépare pour une représentation. Face à Juliette, la frontière entre la réalité et la fiction s’efface, et des vérités qu’elle n’est pas prête à affronter remontent à la surface. La critique avignonnaise y a vu « un petit bijou théâtral ». Moi, j’en suis sorti bouleversé.
Cette pièce est, elle aussi, dans le livre. Le texte faisait tellement écho à mon roman. Une famille, des souvenirs qu’on aurait préféré laisser dormir, des vérités qui finissent par remonter, et le théâtre au milieu de tout cela, comme dans la vie d’Adam. Pendant plus d’une heure, j’ai eu le sentiment de voir sur une scène ce que j’essayais d’écrire.
Des amis qui ne se ressemblent pas
Gabriel ne part pas seul. Chacun de ceux qui l’accompagnent devait avoir sa voix, ses raisons, sa façon de résister. Thomas a « le besoin viscéral de garder le contrôle » : c’est lui qui redessine l’itinéraire, et qui accepte de venir parce que « quelqu’un doit veiller » sur Gabriel. Son talent est aussi sa faille. C’est la leçon Désir, besoin, faille, talent.
L’ombre d’un autre livre
Ce roman doit beaucoup à Tout le bleu du ciel, de Mélissa Da Costa. Sa lecture m’a donné l’envie, et le courage, d’écrire cette histoire. Elle m’a aussi posé un défi : un jeune homme malade, une route, des liens qui se nouent. Il fallait que mon livre lui doive son élan, pas sa forme. Écrire le mien, pas le sien une seconde fois.
La couverture
La couverture est l’œuvre de ma fille, Ambre, qui étudie l’animation 3D. Elle l’a entièrement faite à la main. Je n’aurais pas rêvé mieux pour un livre sur la famille et sur ce qui se transmet.

Ce que j’ai appris sur les couvertures, en quatre livres, je le raconte dans Une couverture qui se lit en vignette.
Ce que ce livre m’a appris
Que la distance n’est pas de la froideur. En restant à côté de Gabriel, je laisse au lecteur la place de ressentir lui-même. Que la maladie d’un personnage ne doit jamais devenir son seul visage. Et qu’un livre né d’un regret peut devenir autre chose : une histoire de fraternité, et de ceux qui refusent de renoncer.